Accueil » RDC : les manifestations de l’opposition relancent le débat sur sa capacité de mobilisation | Tribune

RDC : les manifestations de l’opposition relancent le débat sur sa capacité de mobilisation | Tribune

by Joel Kamala
0 comments

Le 15 septembre, la Coalition Article 64 est descendue dans la rue pour s’opposer au changement de la Constitution. La C64 réunit notamment Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Augustin Matata Ponyo, Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund, ainsi que plusieurs partis et mouvements de la société civile. La mobilisation intervenait alors que Félix Tshisekedi exerce son deuxième et, selon la Constitution en vigueur, dernier mandat présidentiel. L’article 70 fixe le mandat à cinq ans, renouvelable une seule fois. Quelques mois auparavant, Tshisekedi avait affirmé ne pas vouloir changer la Constitution pour obtenir un troisième mandat, avant d’ajouter qu’il ne refuserait pas de se représenter si la population le lui demandait.

Avant même cette marche, Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS, invitait l’opposition à prouver sa force dans la rue et affirmait que la population serait le « thermomètre » appelé à départager les deux camps sur le changement de Constitution. Après la manifestation, Nicolas Kazadi, député national et cadre de l’UDPS, a jugé la mobilisation trop faible pour traduire une crise politique intérieure majeure. Le 18 septembre, Kabuya a de nouveau invoqué le faible nombre de manifestants pour contester la popularité de l’opposition.

La popularité est un fait mouvant ; la Constitution est une norme stable. Confondre l’une avec l’autre, c’est livrer les règles politiques au rapport de force du moment. On ne peut pas empêcher des opposants de descendre dans la rue dans plusieurs villes, disperser une partie de leurs cortèges, puis se prévaloir du nombre de manifestants restants pour démontrer leur impopularité. La rue n’est pas la majorité, et le nombre de manifestants ne modifie pas les règles du jeu politique.

Le vrai danger naît lorsque la popularité revendiquée par le pouvoir devient à la fois un argument de légitimité et une justification pour repousser les limites qui encadrent son exercice. La majorité électorale ne sert alors plus seulement à gouverner ; la majorité devient aussi l’argument utilisé pour changer les règles qui définissent jusqu’où le pouvoir a le droit d’aller.

banner

L’UDPS porte officiellement le débat sur une nouvelle Constitution. La Coalition des Congolais pour le Changement de la Constitution, C4, défend explicitement cette orientation et mène des actions de mobilisation en sa faveur.

La logique mérite donc d’être examinée jusqu’au bout. Si chaque majorité changeait les règles fondamentales uniquement parce qu’elle se juge suffisamment populaire, chaque nouveau pouvoir finirait par définir lui-même les limites de son autorité. Gagner une élection ne signifierait plus seulement recevoir le droit de gouverner, mais aussi déterminer les bornes mêmes du pouvoir obtenu.

La Constitution existe précisément pour distinguer ces deux choses. Le texte congolais prévoit une procédure de révision, mais l’article 220 exclut notamment de toute révision le nombre et la durée des mandats du président de la République, l’indépendance du pouvoir judiciaire ainsi que le pluralisme politique et syndical. Le débat actuel porte aussi sur le remplacement de la Constitution, question juridiquement distincte de sa simple révision.

Les conditions de la marche du 15 septembre rendent également le concours de popularité difficile à interpréter. À Kinshasa, la manifestation a commencé pacifiquement avant des affrontements entre manifestants et groupes favorables au pouvoir, suivis d’une intervention policière utilisant des gaz lacrymogènes et des tirs de sommation. Dans plusieurs autres villes, notamment Matadi, Lubumbashi, Kananga, Kisangani et Kindu, des rassemblements ont été empêchés ou dispersés.

Des militants et sympathisants de l’ECiDé lors d’un meeting populaire en 2022

Martin Fayulu a accusé des membres de la Force du progrès d’avoir agi aux côtés des forces de l’ordre contre les manifestants. Le gouvernement et l’UDPS contestent les accusations formulées contre leur camp. Les responsabilités doivent donc être établies à partir des faits plutôt que des seules déclarations politiques.

La faible participation traduit une faiblesse politique lorsque les citoyens disposent réellement des mêmes conditions pour manifester. Une marche bloquée avant son départ ou interrompue pendant son déroulement ne se mesure toutefois pas comme un rassemblement tenu librement du début à la fin.

Quelques milliers de personnes dans une avenue ne constituent pas davantage la majorité d’un pays. Même 1 million de manifestants ne suffiraient pas à déterminer ce que pensent les millions de Congolais restés chez eux. La marche mesure la force de mobilisation d’un camp à un endroit et à un moment précis. Rien de plus.

La rue n’est pas un bureau de vote. Les élections mesurent un choix politique selon des règles communes ; la manifestation exprime publiquement une position. Confondre les deux transforme la capacité à remplir une avenue en preuve de majorité nationale.

Admettons même que l’UDPS ait raison et que l’opposition soit profondément minoritaire. Le principe demeure. La victoire électorale autorise à gouverner, pas à réécrire les limites du mandat reçu.

La philosophie politique connaît ce risque sous le nom de tyrannie de la majorité. Le nombre est indispensable pour choisir ceux qui gouvernent. Le problème surgit lorsque le même nombre sert à considérer les limites juridiques comme des obstacles dont les vainqueurs pourraient disposer.

Quand la popularité revendiquée sert à repousser les limites du pouvoir, la tyrannie de la majorité devient la tyrannie de la popularité.

Aujourd’hui, ce raisonnement concerne Félix Tshisekedi, l’UDPS et leurs adversaires. Demain, le rapport de force pourrait s’inverser. Accepter qu’une majorité du moment suffise à redéfinir les limites du pouvoir fournirait le même argument à ceux qui gouverneront après elle.

L’opposition peut être moins populaire que l’UDPS. Ce rapport de force mérite son propre débat. Le nombre de manifestants ne tranche toutefois ni le sens de l’article 220 ni les controverses juridiques entourant un éventuel changement complet de Constitution. La foule donne de la puissance à un pouvoir sans lui conférer les droits que la Constitution lui refuse.

Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste

Crédit photo à la Une : Archives web | Photo 1 : ECiDé

À lire également

Kabila place Washington devant son propre juge | Tribune


La RDC retourne à La Haye, le Rwanda poursuit l’occupation de l’Est congolais | Tribune


RDC–M23 : ils creusent les fosses en paix | Tribune

You may also like