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La RDC retourne à La Haye, le Rwanda poursuit l’occupation de l’Est congolais | Tribune

by Joel Kamala
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Le 26 juin 2026, la République démocratique du Congo a de nouveau saisi la Cour internationale de Justice contre le Rwanda. Kinshasa accuse Kigali de soutenir militairement le M23, de participer à l’occupation de plusieurs territoires congolais et de tirer profit du pillage des ressources de l’Est. Ce nouveau recours s’ajoute à une confrontation judiciaire engagée depuis près de trois décennies. Derrière le dossier transmis aux juges de La Haye apparaît cependant une bataille beaucoup plus vaste, où se croisent la guerre, les minerais, les intérêts étrangers, les faiblesses de l’État congolais et les véritables conditions d’une libération du territoire.

La RDC connaît déjà le chemin de La Haye. En 1999, la République démocratique du Congo saisissait la Cour internationale de Justice contre le Rwanda pour des actes d’agression armée. Kinshasa retira cette première procédure en 2001, puis revint en 2002 avec une nouvelle requête portant sur de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire. En février 2006, la Cour se déclara incompétente, laissant le fond des accusations congolaises hors de son examen.

27 ans après sa première plainte, la RDC retourne devant les mêmes juges contre le même voisin. Les dossiers changent de couverture, les rébellions de nom et les combattants d’uniforme. Derrière ces transformations successives, l’implication militaire et stratégique du Rwanda demeure.

Le Congo ressemble à un berger qui poursuit en justice son voisin, devenu le voleur de son troupeau, pendant que celui-ci revient chaque nuit vider la bergerie. Il abat une partie des bêtes au vu et au su de tous, puis revend les autres à des marchands venus d’ailleurs, parfaitement conscients qu’ils achètent chez lui des animaux volés au Congo. Ces marchands portent des noms, des adresses et des numéros d’enregistrement.

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Ce sont des sociétés inscrites dans les grandes bourses mondiales à Londres, Zurich ou Shanghai, des fonds d’investissement et des négociants en minerais qui transforment l’or du Kivu en lingots destinés aux banques suisses, le coltan en composants pour les géants de la technologie et le tantale en condensateurs pour l’industrie aéronautique. Aucun ne pourra plaider l’ignorance. Le voisin s’enrichit, les acheteurs alimentent le pillage et financent les prochaines incursions. Derrière chaque passage restent les carcasses, les morts et la désolation.

Le tribunal convoque les parties, entend les témoins, examine les preuves et promet un jugement exemplaire. Dans la bergerie, chaque audience coûte dix brebis supplémentaires. Le juge peut constater le vol, identifier le coupable et prononcer sa condamnation. Il ne possède cependant ni les chiens de garde, ni les clôtures, ni la force nécessaire pour protéger la bergerie. Cette responsabilité appartient au berger. À lui de fortifier l’enclos, de surveiller les passages, de suivre les traces et de rendre chaque nouvelle intrusion si dangereuse, si coûteuse et si certaine d’échouer qu’elle devienne suicidaire pour celui qui l’organise. Si le Congo refuse encore d’assumer cette responsabilité, comme il l’a trop souvent fait, il gagnera un jour son procès sur toute la ligne, brandira sa victoire devant le monde, puis rentrera la célébrer devant une bergerie vide.

La justice internationale peut désigner l’agresseur, reconnaître les violations commises, ordonner des réparations puis ouvrir la voie à des sanctions susceptibles d’affaiblir l’image du Rwanda, de compliquer ses relations diplomatiques et d’exposer certains responsables à des restrictions financières ou à des interdictions de voyager. Dépourvue d’armée, de police et de soldats capables de reprendre Goma, Bukavu ou les autres territoires occupés, elle demeure toutefois incapable d’exécuter seule ses décisions. Le juge prononce l’arrêt. La RDC doit ensuite lui donner une réalité sur le terrain.

Le droit international offre à la RDC, une qualification officielle de l’agression, une légitimité diplomatique et une base juridique pour réclamer des réparations, des saisies et des sanctions. L’exécution de ces décisions dépend ensuite du rapport de force construit par l’État congolais. Entre le jugement prononcé à La Haye et la libération d’une ville occupée s’étend un espace que seule une puissance nationale organisée peut combler. Un droit privé de moyens d’exécution finit par devenir une victoire morale administrée sur un territoire perdu.

Le Palais de la Paix à La Haye, aux pays bas , siège de la Cour internationale de Justice, devant laquelle la RDC poursuit son contentieux contre le Rwanda.

Pour donner à cette réalité toute sa force devant les juges, Kinshasa doit mener parallèlement une véritable guerre d’influence. Chaque semaine, des agences indépendantes telles que Global Witness ou The Sentry devraient publier des rapports d’enquête géolocalisés retraçant les mouvements de troupes, les livraisons d’armes et les circuits empruntés par les minerais jusqu’à Kigali. Dès décembre 2022, le gouvernement congolais publiait un Livre blanc recensant les crimes attribués au Rwanda ainsi qu’au M23 de novembre 2021 à décembre 2022. Le document rassemblait notamment des images satellitaires, accompagnées d’éléments relatifs à des tenues militaires rwandaises saisies sur le territoire congolais. Il visait à établir la réalité de l’agression, documenter les crimes commis puis réclamer réparation, bien avant la reprise de la procédure judiciaire évoquée plus haut.

L’enquête publiée en juin 2025 par la chaîne américaine NBC News a renforcé ce faisceau de preuves en faisant état d’au moins 5 000 soldats rwandais infiltrés en RDC sous l’apparence de combattants du M23. Des bases militaires auraient également été implantées à l’intérieur même du territoire congolais afin d’armer, d’entraîner puis de commander les troupes du mouvement. L’analyse d’images satellitaires d’un cimetière militaire situé au Rwanda aurait par ailleurs révélé plus de 900 tombes creusées de 2021 à 2024, avec une forte concentration entre la fin de 2023 et le début de 2024, période correspondant à l’intensification des combats dans l’est de la RDC.

Ces preuves doivent parvenir à La Haye, mais aussi directement aux responsables politiques et aux assemblées législatives du Royaume-Uni, d’Israël et des Émirats arabes unis. Confrontés à des faits irréfutables, leurs élus devront expliquer publiquement pourquoi leurs gouvernements continuent de soutenir Kigali. Cette alliance doit cesser de vivre dans l’ombre diplomatique et devenir un sujet de débat, de responsabilité et de honte nationale.

Pourtant, derrière l’image d’un État compact, discipliné et invulnérable, le Rwanda ressemble davantage à un château de cartes dont la stabilité dépend de l’alignement permanent de plusieurs soutiens extérieurs. Sa puissance repose sur la confiance des bailleurs internationaux, l’accès aux financements concessionnels, l’attractivité touristique, les investissements étrangers, les exportations minières ainsi que la réputation de stabilité méthodiquement construite autour de Kigali. Une pression exercée simultanément sur ces différents piliers produirait un effet bien supérieur à une succession de mesures isolées.

L’économie rwandaise conserve une croissance élevée, accompagnée de vulnérabilités profondes. Le Fonds monétaire international souligne la diminution de l’aide publique au développement, le resserrement des conditions de financement, un endettement public supérieur à 70 % du produit intérieur brut ainsi qu’un besoin prolongé de capitaux extérieurs. En juin 2026, le Rwanda a obtenu un programme de 250 millions de dollars américains auprès du FMI destiné à soutenir ses ajustements macroéconomiques. Une économie dépendante des financements internationaux protège sa réputation avec autant d’attention qu’un État protège ses frontières.

Le tourisme constitue une autre pièce essentielle de cette architecture. En 2024, le secteur a généré 647 millions de dollars américains grâce notamment aux gorilles de montagne, aux conférences internationales et à l’image d’un pays propre, sûr et ordonné. Cette réussite transforme la réputation nationale en véritable ressource économique. Une campagne internationale reliant les recettes touristiques, les partenariats sportifs et les grands événements organisés à Kigali aux conséquences de l’agression contre le Congo ferait peser un coût direct sur l’une des vitrines les plus précieuses du régime.

La guerre d’influence consiste précisément à faire entrer le prix de cette agression dans la vie politique, économique et diplomatique du Rwanda. Elle doit montrer aux entrepreneurs que les minerais contestés menacent leur accès aux marchés, aux professionnels du tourisme que la guerre dégrade la marque nationale, aux fonctionnaires que l’effort militaire absorbe des ressources publiques, aux familles que les opérations extérieures réclament des vies gardées dans le silence, puis aux partenaires étrangers que leur coopération soutient un système exposé à des accusations croissantes.

Un combattant du M23 surveille les mines de coltan de Rubaya, dans le Nord-Kivu. Le contrôle des sites miniers permet au mouvement armé de financer son occupation et d’alimenter les circuits d’exportation passant par le Rwanda.

Le Rwanda tire une grande partie de sa force de sa capacité à séparer ses actions militaires de son image internationale. La stratégie congolaise doit réunir ces deux réalités devant le monde, tout en exploitant les fractures politiques présentes au cœur même du pouvoir rwandais.

Les divisions au sein du Front patriotique rwandais relèvent d’une réalité ancienne. Plusieurs figures historiques du mouvement, écartées du pouvoir, emprisonnées ou contraintes à l’exil, dénoncent depuis des années la dérive autoritaire du régime ainsi que son engagement militaire au Congo. Le Congrès national rwandais, le Parti vert démocratique du Rwanda et d’autres courants d’opposition conservent également des réseaux d’influence dans la diaspora, particulièrement en Belgique, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada.

Kinshasa pourrait exploiter ces fractures dans le cadre d’une politique de réciprocité clairement assumée. Puisque Kigali finance, arme et encadre depuis des décennies des mouvements rebelles opérant sur le territoire congolais, la RDC pourrait à son tour offrir aux opposants rwandais une tribune internationale, des moyens financiers, un soutien logistique et, face à la poursuite de l’agression, envisager leur armement. Une telle stratégie ferait comprendre au pouvoir rwandais que la déstabilisation d’un voisin ouvre toujours la voie à un retour de flamme. Kigali revendique depuis trop longtemps la liberté d’organiser des rébellions au Congo tout en exigeant que ses propres adversaires demeurent isolés, désarmés et privés de tout appui extérieur.

La guerre d’influence vise également à fragiliser le pouvoir rwandais dans une logique de représailles stratégiques, tout en exposant publiquement le coût réel de l’agression pour la société rwandaise. La militarisation de la frontière, l’affectation croissante des ressources publiques à l’effort de guerre, les pertes humaines dissimulées, la dégradation de l’image internationale du pays et l’érosion progressive de ses intérêts commerciaux doivent entrer dans le débat national rwandais.

La puissance de Kigali repose largement sur sa capacité à exporter la guerre tout en préservant la stabilité politique à l’intérieur de ses frontières. La stratégie congolaise doit rompre cette séparation. Tant que le Rwanda fera du territoire congolais le théâtre permanent de ses opérations, ses propres équilibres politiques, économiques et sécuritaires devront également devenir vulnérables. La réciprocité commence lorsque l’agresseur comprend que chaque incendie allumé chez son voisin peut projeter ses étincelles jusque dans sa propre maison.

Nos dirigeants, eux, semblent attendre d’un jugement l’effet d’une victoire militaire. Ils imaginent que les bataillons ennemis disparaîtront après un arrêt de la Cour, que les villes retourneront automatiquement sous l’autorité de Kinshasa après quelques sanctions contre des généraux et que les frontières se refermeront sous la pression des communiqués internationaux.

L’ attente en question cache autre chose qu’un simple manque de courage. C’est tout un système, une machine politique construite sur l’inaction, où chacun attend que son chef bouge, le chef attend son ministre, le ministre attend le président, et le président attend la communauté internationale. À Kinshasa, aucune cellule de crise permanente ne réunit quotidiennement les ministères de la Défense, des Mines, des Finances et des Affaires étrangères autour d’objectifs précis et mesurables. Aucun état-major interarmées ne prépare concrètement la reconquête de Goma au-delà des déclarations et des documents administratifs. Aucune équipe juridique spécialisée n’anticipe les décisions de justice afin d’identifier les avoirs rwandais et de préparer leur saisie dans les banques occidentales. Cette absence de coordination finit par devenir une stratégie à part entière. L’attentisme transforme alors chaque procédure judiciaire en justification de l’immobilisme et chaque nouveau dossier en prétexte pour reporter l’action.

La faiblesse militaire du Congo trouve une partie de son origine dans l’organisation de son armée. Dans sa configuration actuelle, les Forces armées de la République démocratique du Congo éprouvent de grandes difficultés face à une guerre de haute intensité menée par une armée régulière. Une telle guerre mobilise des milliers de combattants, des armes lourdes, des drones, des véhicules militaires, des systèmes de communication modernes ainsi qu’un ravitaillement permanent.

Le M23 dépasse aujourd’hui le modèle d’une rébellion locale composée de petits groupes dispersés dans les montagnes. Appuyé par la Rwanda Defence Force, le mouvement bénéficie d’unités entraînées, d’un commandement structuré, de moyens de surveillance, d’équipements modernes et d’une logistique organisée. Face à cet appareil militaire, les unités congolaises rencontrent des difficultés pour communiquer, recevoir les mêmes ordres au même moment et coordonner leurs mouvements sur l’immense territoire de l’est du pays. Une unité peut avancer pendant qu’une autre se replie. Une position peut épuiser ses munitions avant que le commandement reçoive l’information. Des soldats peuvent également rester isolés à cause du manque de véhicules, de carburant ou de moyens de communication.

Le président rwandais Paul Kagame entouré d’officiers de la Rwanda Defence Force lors de sa prestation de serment à Kigali, le 11 août 2024. La puissance du régime repose sur une étroite articulation entre autorité politique, appareil militaire et contrôle de l’image nationale.

La reconquête passe impérativement par une réforme profonde du commandement. Plusieurs responsables militaires interviennent actuellement à différents niveaux, avec des compétences parfois superposées et des procédures qui ralentissent les décisions. L’est du pays devrait être placé sous l’autorité d’un commandement opérationnel unique chargé de diriger toutes les forces engagées dans la région. Cette structure coordonnerait l’armée de terre, l’aviation, les unités navales présentes sur les lacs, les services de renseignement ainsi que les équipes responsables du ravitaillement.

Une seule direction recevrait les informations, fixerait les priorités, répartirait les soldats, les armes et les véhicules, puis transmettrait des ordres cohérents à l’ensemble du front. Les responsables présents sur le terrain disposeraient des moyens financiers et de la liberté d’action nécessaires pour réagir rapidement. Une chaîne de décision courte permettrait de répondre à une offensive en quelques heures, tandis qu’une procédure administrative trop longue offre à l’adversaire le temps d’avancer, de renforcer ses positions ou de modifier son plan d’attaque.

La réorganisation du renseignement constitue un autre pilier de la reconquête. Le renseignement rassemble les informations relatives aux mouvements, aux capacités et aux intentions de l’adversaire. Plusieurs services congolais recueillent actuellement des données militaires ou sécuritaires. Leur efficacité repose sur une centralisation rapide, une analyse commune et une transmission immédiate aux officiers engagés dans les combats.

Le Congo devrait créer un centre unique chargé de réunir toutes les informations utiles aux opérations dans l’Est. Ce centre recevrait les images satellitaires, les vidéos enregistrées par les drones, les communications interceptées, les mouvements observés aux frontières, les témoignages des habitants ainsi que les renseignements fournis par les agents présents dans les zones occupées. Des spécialistes vérifieraient ces données, les compareraient puis les transmettraient directement aux commandants concernés.

La valeur d’une information militaire dépend de sa précision et de la rapidité de sa transmission. Une alerte reçue plusieurs heures avant l’arrivée d’une colonne ennemie peut permettre d’évacuer les civils, de renforcer une position, de bloquer une route ou de préparer une contre-offensive. Le Congo possède déjà plusieurs sources d’information dont le rassemblement au sein d’un même centre transformerait les données dispersées en décisions militaires efficaces.

La reconquête exige également une logistique capable de soutenir durablement les soldats. La logistique regroupe l’ensemble des moyens nécessaires à la poursuite des combats, notamment les armes, les munitions, le carburant, la nourriture, l’eau, les médicaments, les véhicules, les moyens de communication et les pièces détachées destinées à la réparation du matériel.

Une chaîne d’approvisionnement fiable maintient les unités en état de combattre. Les munitions permettent de tenir une position, le carburant assure les déplacements, les vivres préservent l’endurance des soldats et les moyens de communication garantissent la coordination des opérations. Chaque offensive devrait être accompagnée d’un plan précisant les quantités disponibles, les routes de ravitaillement, les délais de livraison, les stocks de secours ainsi que les responsables chargés de chaque étape.

Ces réformes restent techniquement réalisables et financièrement accessibles à un pays possédant les ressources de la RDC. Leur réussite exige une volonté politique constante. Depuis des années, les gouvernements successifs ont trop souvent organisé certaines nominations militaires selon les fidélités personnelles, les appartenances politiques, les équilibres régionaux ou les réseaux d’influence.

Une armée devient forte lorsque les grades récompensent la compétence, lorsque les budgets atteignent réellement les unités et lorsque chaque responsable place la protection du territoire au-dessus de sa carrière. La réforme des FARDC commencera lorsque chaque officier sera nommé selon sa capacité à commander, chaque responsable évalué selon les résultats obtenus et chaque franc destiné à la défense acheminé vers sa véritable mission.

Les détournements de ressources militaires doivent recevoir les sanctions les plus sévères prévues par la législation congolaise. En temps de guerre, priver une unité de ses armes, de ses munitions, de son carburant ou de ses véhicules expose directement les soldats, les populations civiles et l’intégrité du territoire. Lorsque de tels actes reçoivent la qualification de sabotage militaire, leurs auteurs s’exposent aux peines les plus lourdes prévues par le Code pénal militaire, jusqu’à la peine de mort.

La réponse devrait être dirigée par un commandement national permanent réunissant la Défense, le renseignement, les Affaires étrangères, la Justice, les Finances et les Mines, avec des objectifs hebdomadaires, documenter les mouvements ennemis, identifier les entreprises impliquées dans le commerce des minerais pillés, préparer les saisies judiciaires, coordonner les pressions diplomatiques et mesurer l’évolution des capacités militaires dans les zones occupées.

Les mines de coltan de Rubaya, dans le Nord-Kivu. Sous le contrôle du M23, ce bassin minier alimente un commerce clandestin qui finance l’occupation et introduit les minerais congolais dans les circuits d’exportation rwandais.

Pendant ce temps, l’AFC/M23 utilise chaque mois d’attente pour recruter de nouveaux combattants, recevoir des armes, renforcer ses positions, installer ses propres autorités et exploiter les ressources des zones conquises. Chaque négociation lui offre une respiration. Chaque cessez-le-feu lui donne du temps. Chaque retard de Kinshasa transforme une occupation provisoire en pouvoir durable. Seul un État organisé, une armée efficace et une véritable stratégie de dissuasion peuvent lui rendre son territoire.

La dissuasion doit commencer par l’asphyxie financière des circuits qui alimentent l’agression. La RDC devrait imposer à chaque société minière opérant sur son territoire un scellé douanier électronique accompagné d’un identifiant d’origine infalsifiable, transmis en temps réel à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives. Tout minerai provenant d’une zone occupée et dépourvu de cette certification devrait être classé comme minerai de sang par les douanes européennes et américaines. Ses négociants, ses importateurs et ses acheteurs s’exposeraient alors à des sanctions financières ainsi qu’à des poursuites pour complicité de crimes de guerre. C’est en fermant les débouchés commerciaux du pillage que Kinshasa pourra tarir les ressources de son voisin, avec une efficacité bien supérieure à celle des résolutions internationales dépourvues de mécanismes contraignants.

Le Congo doit résoudre ce problème à sa racine. Tant que Kigali pourra remplacer une rébellion discréditée par une nouvelle structure, un autre sigle et de nouveaux visages, le même cycle recommencera. Combattre uniquement le M23 reviendrait à arracher un masque tout en laissant intacte la main qui le porte. Or, cette main, c’est la Rwanda Defence Force (RDF) elle-même, dont les bataillons d’élite sont identifiés sur les images satellites et dans les caches GPS des téléphones saisis sur les combattants du M23.

Le Congo doit cesser de parler de ‘supplétifs‘ et qualifier juridiquement et militairement l’agression pour ce qu’elle est, une guerre interétatique menée par l’armée régulière d’un pays voisin. Cela ouvrirait la porte à une demande officielle d’interdiction de survol de l’espace aérien rwandais par l’Union africaine et à la suspension de Kigali du mécanisme de la Communauté de l’Afrique de l’Est, mesures bien plus contraignantes que des sanctions individuelles contre des généraux.

Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en février 2022, l’Union européenne a réagi en quelques jours par des sanctions économiques, le gel des avoirs, la fermeture de son espace aérien et l’exclusion de plusieurs banques russes du système SWIFT. L’agression fut nommée clairement, puis suivie d’une riposte collective contre Moscou.

Face à l’offensive du M23, le Conseil de sécurité des Nations unies a pourtant exigé le retrait du mouvement de Goma, de Bukavu et des autres zones occupées, ainsi que la fin du soutien apporté par la Force de défense rwandaise et son départ immédiat du territoire congolais.

Du côté de l’Union africaine, la condamnation du M23 et de tout soutien militaire étranger s’est accompagnée d’un silence persistant sur la responsabilité directe de Kigali. Le communiqué de janvier 2025 évitait encore de nommer le Rwanda, privilégiant le dialogue et les processus diplomatiques là où l’Europe avait choisi les sanctions et la pression coordonnée. L’Europe s’est mobilisée pour un État attaqué. L’Afrique regarde l’un des siens se faire dépecer.

Cette complaisance devient plus grave lorsqu’on examine les fondations économiques du modèle rwandais. Selon la Banque mondiale, le Rwanda a reçu environ 1,39 milliard de dollars américains d’aide publique au développement en 2023, un soutien financier considérable pour un pays de cette taille, même s’il ne représente pas l’ensemble de son économie.

Global Witness documente parallèlement l’arrivée massive au Rwanda de coltan extrait dans les zones congolaises contrôlées par le M23. D’après les estimations des experts des Nations unies citées par l’organisation, plus de 120 tonnes par mois auraient été acheminées vers le territoire rwandais à partir de 2024. Sur la même période, les exportations rwandaises de coltan ont plus que doublé, atteignant en 2025 un volume deux fois et demie supérieur à celui de 2021.

L’ampleur de cette contrebande apparaît également dans les volumes commerciaux recensés. Selon l’enquête de Global Witness, la société luxembourgeoise Traxys aurait acheté 280 tonnes de coltan exportées par le Rwanda en 2024, devenant ainsi l’acquéreur presque exclusif des volumes commercialisés par son partenaire rwandais, African Panther Resources Limited. À Rubaya, le M23 prélèverait parallèlement une taxe de 15 % sur les transactions liées au commerce clandestin du minerai.

Traxys conteste fermement toute implication dans cette filière, assurant que le coltan acheté ne provient pas de Rubaya et que ses activités ne financent aucunement le M23. L’entreprise affirme demeurer « fermement engagée à ne travailler qu’avec des chaînes d’approvisionnement responsables », tout en mettant en avant les procédures de diligence raisonnable appliquées à ses fournisseurs.

Global Witness remet toutefois en cause la solidité de ces garanties. L’organisation souligne que plusieurs sociétés présentées par Traxys comme fournisseurs d’African Panther ont déjà été associées à des circuits controversés d’approvisionnement en minerais dans la région. Elle juge également peu convaincante la distinction fondée sur l’apparence du minerai, selon laquelle le « coltan blanc » proviendrait de Rubaya tandis que le « coltan noir » serait d’origine rwandaise.

Une différence de couleur ne suffit pas à établir une origine géographique lorsque les chaînes commerciales, les intermédiaires et les mécanismes de traçabilité demeurent contestés. Kigali reçoit l’aide internationale, intègre des volumes croissants de minerais congolais dans ses circuits commerciaux et conserve son image de modèle africain, pendant que le Congo subit les massacres, le pillage et l’occupation.

Paul Kagame s’exprime à la tribune de l’Union africaine à Addis-Abeba. Malgré les accusations visant l’intervention rwandaise dans l’est de la RDC, Kigali conserve ses tribunes diplomatiques et son influence au sein des institutions continentales.

En quoi formons-nous une union lorsqu’un État membre peut être attaqué, amputé de ses territoires et dépouillé de ses richesses, tandis que l’agresseur reçoit les honneurs, les tribunes diplomatiques et les tapis rouges ? Une organisation qui abandonne l’un des siens perd sa raison d’être. Face au refus d’adopter des sanctions concrètes contre Kigali et au maintien de l’agresseur parmi les partenaires respectables du continent, la RDC devra sérieusement envisager son retrait.

Rien ne changera durablement tant que le pouvoir rwandais restera convaincu qu’il peut intervenir au Congo, soutenir des groupes armés, occuper des territoires et exploiter les ressources congolaises sans subir un coût insupportable. Le Congo ne doit plus seulement affronter les relais de Kigali. Il doit neutraliser le mécanisme qui les finance, les arme, les protège et les remet continuellement en circulation.

La RDC retourne devant les juges avec un dossier chargé de morts, de villages détruits et de territoires occupés. Elle doit poursuivre ce combat juridique jusqu’au bout, tout en comprenant que le droit protège mieux les nations capables de soutenir leurs revendications par une puissance réelle.

La dissuasion défendue ici relève du droit de légitime défense et d’une stratégie de protection nationale visant à arrêter l’agression, neutraliser les moyens militaires directement employés contre le Congo, protéger les populations civiles et obtenir le retrait des forces étrangères. La puissance congolaise perdrait sa légitimité en reproduisant contre les populations voisines les violences qu’elle dénonce sur son propre territoire. Une nation forte distingue la riposte de la vengeance, la neutralisation de la destruction aveugle et la défense de la conquête.

Aux grands maux, les grands remèdes. La paix reviendra lorsque les ennemis du Congo comprendront que toute agression entraînera une riposte plus forte, plus rapide et plus coûteuse que l’attaque elle-même. Franchir les frontières congolaises, armer une rébellion, piller les ressources du pays ou assassiner ses citoyens devra exposer l’agresseur à des conséquences politiques, économiques et militaires si lourdes qu’il réfléchira plusieurs fois avant même d’en concevoir l’idée.

Pareille stratégie comporte ses dangers. Elle expose le Congo à une escalade régionale que son armée, dans son état actuel, aborderait en position d’incertitude. Le vrai risque loge pourtant ailleurs. Il réside dans l’entre-deux, cette zone grise où le pays flotte entre la guerre totale et la paix, entre le jugement exécuté et l’impunité avalée, dans ce purgatoire stratégique où l’on saigne à petit feu tout en préservant les apparences.

Si Kinshasa recule devant le prix militaire et diplomatique d’une dissuasion crédible, qu’il abandonne alors la comédie et négocie ouvertement un statut temporaire pour l’est du pays, sous mandat de l’ONU, en échange d’un arrêt des hostilités. Qu’il cesse surtout de faire croire aux Congolais que des juges lointains accompliront ce que ses généraux refusent de tenter. Qu’il cesse de présenter chaque négociation, chaque sommet et chaque nouvelle procédure judiciaire comme le commencement d’une libération qu’aucun dispositif concret ne prépare.

Un gouvernement peut manquer momentanément de moyens. Toute excuse disparaît lorsque ce manque devient une politique permanente, l’attentisme une doctrine et l’impuissance une méthode de communication.

La paix viendra d’une seule certitude. Elle viendra le jour où Kigali saura qu’une incursion lancée à 8 heures lui coûtera, à 18 heures, la destruction de ses dépôts logistiques à Gisenyi, l’occupation de la ville suivie d’une marche vers Kigali, la fermeture des voies commerciales dépendantes du territoire congolais, la suspension des échanges transfrontaliers, l’interdiction d’accès aux marchés régionaux et la saisie des revenus tirés des minerais congolais introduits dans ses circuits d’exportation.

Le jour où ce lien de causalité immédiate sera rétabli, les procès deviendront des trophées. Jusque-là, le Congo gagnera ses audiences et perdra ses territoires.

JOËL KAMALA MWINDO
Auteur et essayiste

Crédit photo à la Une : Moses Sawasawa / Associated Press | Crédit photo 1 : Human Rights Watch (HRW) | Crédit photo 2 : Camille Laffont / AFP | Crédit photo 3 : Jean Bizimana / Reuters | Crédit photo 4 : Global Witness | Crédit photo 5 : Monirul Bhuiyan / AFP

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