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RDC–M23 : ils creusent les fosses en paix | Tribune

by Joel Kamala
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11 fosses communes viennent d’être localisées à Sange et Luvungi, et le chiffre tombe comme un couperet, sept mois après les faits. Sept mois pendant lesquels le Sud-Kivu a enseveli les victimes sans que l’ampleur du drame soit pleinement établie, sans que soit révélé tout ce que des hommes y avaient enfoui dans la hâte et l’horreur. L’Auditorat militaire supérieur a enfin localisé ces charniers, comme on parle d’une découverte archéologique, sauf qu’ici les ossements sont encore tièdes et que les bourreaux, eux, sont toujours en vie, toujours en armes, toujours protégés par ce grand silence complice qui entoure le M23 depuis trop longtemps.

Car il s’agit bien d’une agression. Le Rwanda conduit par procuration une guerre de conquête sur le sol de son voisin. Un règne de terreur s’installe méthodiquement sur les territoires occupés. Le M23 constitue une force supplétive nourrie, équipée, soutenue et protégée par un État voisin qui nie l’évidence depuis des années.

Les experts indépendants de l’ONU décrivent une terreur systématique où la torture, les viols collectifs, les détentions arbitraires, le travail forcé et le recrutement d’enfants composent une véritable administration de la peur. Le M23 vide les territoires de leur humanité bien plus qu’il les conquiert.

Les onze fosses localisées dans le territoire d’Uvira relèvent ainsi d’un modus operandi. Human Rights Watch a enquêté sur la prise et l’occupation d’Uvira par le M23 et les forces rwandaises entre décembre 2025 et janvier 2026. L’organisation a interrogé plus de 120 survivants, témoins et proches de victimes. Elle a documenté 62 exécutions sommaires ou autres meurtres illégaux, accompagnés de viols, d’enlèvements et de recrutements forcés.

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Selon les témoignages recueillis, des combattants ont recherché des hommes et des garçons de maison en maison, souvent après les avoir accusés d’appartenir aux Wazalendo. Des civils ont été tués dans leur domicile ou dans la rue. D’autres ont disparu après leur enlèvement. Des femmes ont également raconté avoir été violées sous la menace d’armes.

Vue d’Uvira, ville meurtrie du Sud-Kivu où les violences, les disparitions et la découverte de fosses communes révèlent l’ampleur du drame vécu par les populations civiles.

Derrière ces 62 exécutions se tiennent des existences précises, que les fosses n’ont pas seulement arrêtées, mais qu’elles ont figées dans un présent sans suite.

Dans l’une de ces fosses pouvait reposer un homme qui réparait des radios sur l’avenue principale de Sange, et dans son atelier fermé des appareils attendent encore sur l’établi, à moitié ouverts, leurs fils dénudés sous la poussière, suspendus entre la panne et la guérison, car les seules mains qui savaient leur rendre une voix sont désormais sous la terre.

Une autre garde un garçon qui vendait du carburant dans des bouteilles alignées au bord de la route de Luvungi. Sa mère a rangé les bouteilles vides dans un coin de la parcelle. Elle a cessé de les vendre. Puis elle a cessé de les regarder. Pourtant elle refuse toujours de les jeter, car ces bouteilles sont les derniers objets que son fils a touchés, et les faire disparaître reviendrait à l’enterrer une 2e fois.

Ailleurs, sous la même terre, dort une couturière dont la machine tourne aujourd’hui sous les doigts d’une voisine, et la voisine affirme que la pédale garde encore le rythme de l’ancienne propriétaire, une cadence familière, une présence obstinée, presque un battement, si bien qu’elle coud en pleurant des robes que d’autres femmes porteront dans les fêtes, les mariages et les baptêmes, tandis qu’un deuil invisible court dans chaque couture.

Plus loin encore repose un catéchiste qui préparait 14 enfants à leur première communion. Le dimanche de la cérémonie, les 14 enfants se sont avancés vers l’autel en passant devant son banc vide. Le plus petit s’est arrêté un instant devant la place inoccupée. Ce geste venait de lui seul. Il a incliné la tête, comme on salue une présence que seule l’enfance sait encore reconnaître.

Chaque fosse contient une portion de la vie ordinaire d’un peuple, car les hommes recherchés de maison en maison possédaient précisément cela, une maison, et dans chacune de ces maisons vivaient une odeur de cuisine, des cahiers d’écoliers ouverts sur des devoirs inachevés, une chemise suspendue derrière une porte, une natte encore déroulée, une photo punaisée au mur. Sur cette photo, un visage sourit. Au moment où l’image fut prise, chacun croyait ce sourire promis à mille lendemains. C’était le dernier.

Depuis, certains enfants continuent de regarder le portail à l’heure où leur père rentrait. Leur cœur connaît déjà la vérité. Leur regard refuse encore de l’apprendre. L’attente demeure là, assise avec eux, fidèle à celui qu’elle garde vivant.

Le M23 a tué des voisins, des hommes et des femmes dont l’existence semblait modeste aux yeux du monde, alors qu’ils tenaient ce monde par mille gestes quotidiens, réparant les radios, vendant le carburant, cousant les vêtements, instruisant les enfants, cultivant les terres et maintenant les familles debout.

C’est cette humanité quotidienne que la machine de guerre cherche à effacer, avec d’autant plus d’assurance que l’impunité lui sert de bouclier.

Ces hommes tuent, violent et enfouissent avec une assurance tranquille, portés par la certitude qu’ils ne paieront pas. Les condamnations internationales restent des formules, des communiqués, des vœux pieux. Rien qui puisse interrompre une opération militaire, arrêter une colonne de pick-up ou protéger un village. La réponse nationale peine également à imposer un coût militaire, judiciaire ou financier à l’agresseur. L’armée congolaise demeure faible dans les faits, les frontières restent poreuses, les juges manquent de moyens et les enquêtes s’enlisent. Les bourreaux le savent. Ils creusent les fosses en paix.

La terreur imposée aux populations pousse les habitants à abandonner leurs terres, à se taire ou à obéir. Selon des témoignages recueillis auprès des populations locales, certains départs seraient suivis par l’installation de personnes présentées comme appartenant à des communautés banyarwanda, tandis que des chefs coutumiers seraient écartés au profit d’autorités liées au pouvoir installé dans les zones occupées. Ces récits alimentent la crainte d’une modification durable de la composition démographique et des structures traditionnelles.

À Uvira, des femmes indiquent l’endroit où le corps d’un proche a été retrouvé après les violences attribuées aux combattants du M23.

Le colonel-magistrat Kumbu Ngoma ouvre une enquête contre Bertrand Bisimwa et ses alliés. La démarche reste nécessaire, mais chacun sait combien les enquêtes peuvent peser de papier tout en laissant légères les épaules de ceux qu’elles visent. La société civile avait alerté dès les premiers massacres. Sept mois auront pourtant été nécessaires pour exhumer les victimes, pendant que les mêmes tortionnaires creusaient peut-être d’autres fosses, installaient d’autres salles de torture et brisaient d’autres femmes.

Les experts de l’ONU préviennent que les abus commis à Uvira risquent de se reproduire ailleurs tant que la comptabilité exhaustive des crimes se fait attendre. Cette mise en garde révèle un système conçu pour constater plutôt que prévenir, documenter plutôt qu’arrêter, pleurer les morts plutôt que protéger les vivants.

La protection des citoyens constitue pourtant la responsabilité fondamentale de l’État. L’incapacité à sécuriser les populations, défendre les frontières et poursuivre les responsables impose une refonte profonde de l’appareil sécuritaire, couvrant l’armée, le renseignement, la justice militaire, la surveillance du territoire, la logistique et la chaîne de commandement.

Dans l’immédiat, les autorités doivent utiliser tous les moyens disponibles. Les corps doivent être identifiés, les causes des décès établies, les lieux des massacres géolocalisés, les témoignages recueillis, les images authentifiées, les armes analysées, puis les crimes reliés aux unités et aux responsables impliqués. Une cellule permanente réunissant magistrats, médecins légistes, militaires, spécialistes du renseignement et avocats internationaux transformerait ces éléments en dossiers recevables devant les juridictions compétentes.

Le mémoire déposé devant la Cour internationale de Justice devrait rassembler les documents certifiés permettant d’établir la responsabilité du Rwanda, d’obtenir la reconnaissance officielle de l’agression et de réclamer des réparations. Les éléments concernant les auteurs individuels alimenteraient parallèlement les procédures engagées devant les tribunaux congolais, la Cour pénale internationale ou toute autre juridiction compétente.

Cette offensive judiciaire doit accompagner la reconstruction des instruments nécessaires à la défense du pays. Le moment venu, la légitime défense devra permettre de neutraliser les moyens militaires employés contre la population, désorganiser les réseaux qui financent l’agression et vaincre les forces responsables des massacres. Les objectifs resteront précis, visant à protéger les civils, restaurer l’autorité de l’État, reprendre le territoire national et obtenir le retrait des troupes étrangères.

Uvira dépasse désormais le rang des villes blessées, car elle est devenue le miroir dans lequel le Congo accepte enfin de se regarder tel qu’il est. Dans les fosses de Sange et de Luvungi reposent des êtres que leurs bourreaux voulaient soustraire à la mémoire des vivants, confiés à la terre dans l’espoir qu’elle garderait le secret, mais la terre, plus fidèle aux morts qu’aux meurtriers, les rend aujourd’hui à la justice.

Ces fosses révèlent la véritable mesure d’un État. La souveraineté se lit dans un drapeau, dans des frontières gardées et dans les institutions de la République, mais elle se mesure d’abord à la certitude offerte à chaque citoyen que sa vie compte, que son village sera défendu et que son meurtrier répondra de ses actes, de sorte que cette certitude, accordée aux populations de l’Est, achèvera la promesse de l’indépendance nationale.

Le danger le plus grand consiste désormais à laisser ces 11 fosses rejoindre la longue liste des crimes que le pays pleure quelques jours avant de passer au massacre suivant, car l’oubli recouvre les morts, protège les responsables, prépare leur retour et transforme le massacre en méthode de gouvernement, si bien qu’une nation perd une part d’elle-même le jour où elle s’habitue à recevoir des nouvelles de ses propres charniers.

Sange et Luvungi nous placent donc devant une responsabilité immédiate, car les victimes attendent davantage que des discours graves et des condoléances solennelles, elles exigent que leurs noms soient retrouvés, que la vérité soit établie, que leurs familles puissent enfin faire leur deuil et que ceux qui les ont fait disparaître comprennent qu’aucune puissance, aucune frontière, aucune alliance et aucune complicité ne peuvent éternellement soustraire un crime au jugement des hommes, à la mémoire des peuples et au verdict de l’Histoire.

Le Congo doit accomplir son devoir et le monde doit répondre au sien, car sous la terre d’Uvira reposent des Congolais dont les os appartiennent désormais à la conscience universelle. Les os de Sange et de Luvungi sont les os du Congo. Ils sont les os de l’humanité.

Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste

Crédit photo à la une : radio okapi | photo 1: HRW / photo 2 © 2026 Lewis Mudge / Human Rights Watch

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