Accueil » RDC : amputée des deux bras à 14 ans par le M23, elle appelle à l’aide | Tribune

RDC : amputée des deux bras à 14 ans par le M23, elle appelle à l’aide | Tribune

by Joel Kamala
0 comments

Elle rêvait de devenir médecin. À seulement 14 ans, son existence porte désormais l’une des traces les plus cruelles de la guerre qui ravage l’est de la République démocratique du Congo. Originaire de Rubaya, dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu, cette adolescente a été amputée des deux bras par des combattants du M23. Après avoir reçu des soins à Masisi-centre, elle a poursuivi sa fuite jusqu’à Baraka, dans le territoire de Fizi au Sud-Kivu, où elle vit aujourd’hui sans accompagnement adapté à la gravité de son handicap.

Son identité n’a pas été rendue publique. Sa voix, elle, circule désormais bien au-delà de Baraka. « Les rebelles du M23 m’ont coupé les bras à Rubaya. J’ai été soignée à Masisi-centre. En continuant à fuir ces rebelles, je me retrouve aujourd’hui ici à Baraka, mais je n’ai pas de soutien », raconte-t-elle dans une vidéo diffusée par le journaliste Daniel Michombero.

Les images circulent. Comme toujours. Les vidéos tournent sur les téléphones, les témoignages s’envolent, puis retombent. Daniel Michombero a capturé sa voix. Une voix qui dit : « Je n’ai pas de soutien. » Aucune colère spectaculaire, aucune révolte mise en scène, seulement un constat prononcé avec la lucidité terrible de ceux auxquels la guerre a déjà trop pris.

Quelques phrases suffisent à retracer l’effondrement d’une vie. La mutilation, l’hospitalisation et la fuite se succèdent dans son récit avec une sobriété qui rend la tragédie encore plus saisissante. Après les soins reçus à Masisi-centre, l’adolescente aurait quitté la région avec des voisins également chassés par les violences. Leur déplacement l’a finalement conduite à Baraka, loin de Rubaya, de son environnement familier et du projet professionnel qu’elle nourrissait avant le drame.

banner

Baraka. Le nom signifie « bénédiction ». Ironie des géographies. Arrivée dans cette ville du territoire de Fizi, au Sud-Kivu, elle espérait trouver un refuge et les moyens de reconstruire son existence. Elle demeure pourtant privée de prothèses, de suivi médical spécialisé et d’un accompagnement durable qui lui permettrait de retrouver progressivement son autonomie. Elle attendrait encore d’être officiellement enregistrée comme personne vivant avec un handicap, comme si une procédure administrative devait confirmer ce que son corps porte déjà avec une évidence irréfutable.

Une double amputation bouleverse chaque dimension de l’existence. Dans son état actuel, se nourrir, s’habiller, se laver, écrire, utiliser un téléphone ou transporter un objet lui sont impossibles sans l’aide d’une autre personne ou sans équipements adaptés. Pour retrouver progressivement une part de son autonomie, elle doit bénéficier sans délai de prothèses, d’appareils d’assistance, d’une réadaptation fonctionnelle et de l’accompagnement d’une personne formée. À cette dépendance imposée s’ajoutent les blessures psychologiques laissées par la mutilation, la guerre et l’arrachement à son milieu de vie.

Que sait la guerre de l’enfance ? Que sait-elle des doigts qui apprennent à tracer des lettres, des paumes qui bercent et des bras qui étreignent ? Les combattants du M23 savent compter. Compter les morts. Compter les territoires. Compter les tonnes de coltan extraites. Ils ne savent pas compter les rêves. Ils ignorent qu’une adolescente de Rubaya représentait un espoir, un futur médecin, une vie tendue vers l’avenir.

Son corps a été irréversiblement atteint, son milieu de vie lui a été arraché et son parcours scolaire est désormais menacé. Le M23 ne lui a pas seulement pris ses bras. Il a tenté de lui enlever son autonomie, son enfance et la possibilité de devenir la personne qu’elle avait choisi d’être.

Celle qui voulait consacrer ses mains à soigner les autres doit maintenant reconstruire sa propre vie sans elles. Son rêve de pratiquer la médecine donne ainsi à son histoire une portée particulièrement bouleversante. La mutilation ne condamne pourtant pas son ambition. Des personnes lourdement handicapées poursuivent des études supérieures et exercent des professions exigeantes lorsqu’elles disposent d’un environnement accessible, de technologies adaptées et d’un accompagnement constant. L’avenir de cette jeune fille dépendra donc largement de la réponse apportée par l’État et la société à son handicap.

Rubaya. Encore ce nom. Cette cité perchée sur les collines du Masisi repose sur un sous-sol chargé de coltan, le minerai dont on tire le tantale qui entre dans les condensateurs des téléphones, des ordinateurs portables et des voitures électriques. La guerre y tient désormais de l’installation permanente, puisque celui qui contrôle la colline contrôle la mine, celui qui contrôle la mine perçoit les taxes sur chaque sac qui descend vers la frontière, et celui qui perçoit ces taxes finance les armes qui gardent la colline

Les minerais quittent le territoire congolais et rejoignent les chaînes commerciales mondiales. Les populations des régions productrices, elles, héritent de la peur, du déplacement et de la destruction. La valeur du sous-sol augmente à mesure que celle de la vie humaine semble diminuer. Les appareils qui rapprochent le monde contiennent des matières extraites dans des territoires où des familles sont dispersées, des écoles désertées et des enfants mutilés.

On parle de paix, de cessez-le-feu, de médiations et de négociations. Les capitales accueillent les délégations, les diplomates rédigent des communiqués et les cartes changent de couleur au rythme des conquêtes. Pendant ce temps, à Baraka, une adolescente de 14 ans attend qu’on lui donne les moyens de vivre sans ses bras.

Son histoire révèle ainsi ce que les récits militaires laissent souvent hors du cadre. Pour les états-majors, la guerre se mesure en positions conquises, en kilomètres contrôlés et en rapports de force. Pour les civils, elle se mesure en maisons abandonnées, en familles dispersées, en années scolaires interrompues, en traumatismes et en mutilations qui survivront longtemps aux combats.

Elle ne peut pas tendre les bras vers ceux qui pourraient l’aider. Ses bras sont partis avec une partie de son enfance et avec la certitude que les mains servent d’abord à construire, à soigner et à réparer. Elle a appris sur son propre corps qu’elles peuvent également devenir les instruments de la destruction.

Devant une telle réalité, la responsabilité prend le relais de la compassion. Cette enfant privée de ses bras mérite des soins médicaux continus, des prothèses adaptées, une réadaptation fonctionnelle et un suivi psychologique. Elle mérite de reprendre ses études, de vivre dans un lieu sûr et de recevoir une assistance quotidienne qui construit son autonomie jour après jour. Elle mérite surtout le droit d’exister pleinement, avec une vie qui déborde de tous les côtés la blessure qu’on lui a faite.

Les autorités congolaises, les services provinciaux, les organisations humanitaires et les structures spécialisées dans la prise en charge du handicap doivent intervenir sans attendre. Leur responsabilité dépasse la réponse à l’urgence visible. Il faut construire autour d’elle un véritable projet de vie, accompagné d’engagements précis, d’un financement durable et d’un suivi permettant d’évaluer son évolution médicale, psychologique, scolaire et sociale.

La justice doit également s’emparer de son témoignage. Une enquête doit reconstituer les circonstances de sa mutilation, identifier les combattants du M23 impliqués et engager des poursuites contre les responsables. Toute démarche devra respecter son âge, protéger son identité et garder sa souffrance à l’abri des regards qui en feraient un spectacle. Recueillir sa parole signifie lui reconnaître le statut de victime, conserver les éléments nécessaires à la manifestation de la vérité et ouvrir un chemin vers la responsabilité pénale.

Le monde regarde. Le monde s’émeut. Le monde passe à autre chose. Les actualités se succèdent, les guerres s’effacent de l’attention publique et les témoignages disparaissent sous de nouvelles images. Cette adolescente, elle, restera avec les conséquences de ce qui lui a été infligé. Elle restera devant cette question qui nous brûle ; qu’avons-nous fait, qu’avons-nous laissé faire, pour qu’une enfant perde ses bras dans un conflit qui enrichit d’autres personnes ?

Le M23 l’a amputée. Le monde l’a abandonnée. Deux mutilations. L’une physique, l’autre morale. L’une infligée par la violence armée, l’autre prolongée par l’indifférence. La seconde menace de rendre définitive la destruction commencée à Rubaya.

Elle voulait être médecin. Elle voulait guérir. C’est maintenant notre propre humanité qui a besoin de guérison, celle qui commence par un regard, une décision, un geste et cette main tendue qu’elle ne peut plus présenter elle-même. Aux autorités, aux organisations humanitaires et à la société de tendre les leurs avant que ses 14 ans ne deviennent un chiffre supplémentaire dans la comptabilité macabre des guerres oubliées.

L’État congolais doit à ses enfants davantage que le maintien en vie, il leur doit les moyens de vivre dignement après la catastrophe. Cette adolescente a survécu à la mutilation, aux soins et à l’exil. Elle attend désormais davantage que de la compassion, une assistance réelle, une justice capable de nommer ses bourreaux et la possibilité de reconstruire l’avenir que le M23 a voulu lui arracher.

À Baraka, une enfant attend, les yeux grands ouverts, après que les combattants du M23 lui ont arraché les deux bras, laissant tout son avenir en suspens.

Joël Kamala Mwindo
Auteur, essayiste

Crédit photo à la une : Capture tirée d’une vidéo diffusée par le journaliste Daniel Michombero

À lire également :

You may also like