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William Henry Sheppard et le Congo, retour sur un homme exceptionnel ( Tribune )

by Joel Kamala
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Une scène d’horreur attend un homme d’une trentaine d’années dans le Kasaï. Devant lui, 81 mains droites coupées sont alignées sur le sol. Le calendrier indique septembre 1899. Ces mains sont l’œuvre des soldats Zappo Zaps, une force auxiliaire recrutée dans le peuple Songye du Kasaï, armée de fusils belges, déployée sur ordre direct des agents et officiers belges qui leur fixaient à la fois les quotas de caoutchouc et d’ivoire à arracher aux villages, et les quotas de balles à utiliser, chaque cartouche distribuée devant être justifiée au poste par une main droite coupée rapportée comme preuve d’usage, de sorte que ces mains soient les pièces comptables d’une administration coloniale qui mesurait son efficacité au nombre de corps mutilés.

Cette politique était pensée à Bruxelles, validée par le roi Léopold II, propriétaire personnel du Congo entre 1885 et 1908, et appliquée sur le terrain par les officiers de la Force Publique, reliant chaque exaction à une structure de commandement dont le sommet se trouvait à Laeken.

Léopold II a publiquement rejeté toute connaissance de ces pratiques et a présenté son ignorance comme preuve de son innocence, alors même qu’il régnait sur le Congo depuis Laeken pendant 23 ans en gouvernant ce territoire environ 80 fois plus grand que la Belgique tout en restant lui-même toute sa vie sur le sol européen, et ce déni se retourne contre lui parce qu’un souverain qui exige des quotas de caoutchouc, fixe les recettes annuelles de son domaine privé et lit les rapports de ses agents porte la responsabilité entière des moyens employés pour atteindre ces chiffres.

Ces exactions ont décimé environ la moitié de la population congolaise de l’époque, soit près de 10 millions de morts entre 1885 et 1908 selon les travaux de l’historien Adam Hochschild et les conclusions de la Commission d’enquête belge de 1904, ce qui place le régime léopoldien parmi les plus grands massacres coloniaux de l’histoire moderne.

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William Sheppard sur une photographie ancienne, gracieuseté de la Presbyterian Historical Society, Presbyterian Church (USA) (Philadelphie, PA).

Il s’appelait William Henry Sheppard. Il était américain, pasteur presbytérien, né en 1865 à Waynesboro en Virginie d’un père esclave et d’une mère libre. Il portait dans sa poche un appareil Kodak qu’il avait acheté de ses propres deniers. Il photographiait ce qu’il voyait, parce qu’il avait compris que les mots seraient contestés alors que les images résisteraient à toute contestation. Ce jour-là, dans cette clairière du Kasaï oriental, un Noir libre venu d’Amérique faisait pour des Noirs muselés du Congo ce que ces Noirs peinaient à accomplir pour eux-mêmes. Il les rendait visibles à un monde qui choisissait de les ignorer.

    Le nom de William Henry Sheppard demeure presque inconnu des manuels scolaires congolais, alors qu’il devrait y figurer en lettres d’or aux côtés de Patrice Lumumba et de Simon Kimbangu. Cet homme a consacré 20 années de sa vie au Congo, de 1890 à 1910, à une époque où traverser l’Atlantique signifiait affronter la malaria, la fièvre jaune et la dysenterie chronique avec le seul retour pour espérance. Il a appris le tshiluba couramment, exploit que peu de missionnaires européens ont égalé. Il a été le premier non-Belge à entrer en territoire Kuba, accueilli par le roi Kot aMweeky qui le prit pour la réincarnation d’un souverain disparu. Il a fondé écoles, orphelinats et églises dans le bassin du Kasaï.

Il a rassemblé plus de 400 objets d’art Kuba qui ont structuré la connaissance occidentale de cette civilisation, ce qui lui a valu en juin 1893 le titre de Fellow de la Royal Geographical Society de Londres, distinction rarissime pour un Afro-Américain de la fin du XIXème siècle. Il a accompli tout cela pendant que son propre pays, l’Alabama et la Virginie, pendait les Noirs aux arbres sans procès et que la ségrégation Jim Crow réduisait les siens au rang de citoyens de seconde zone. Une grande partie de cette collection est aujourd’hui conservée au Hampton University Museum, en Virginie. Selon moi, ces œuvres d’art kuba ont vocation à revenir un jour au Musée national de la République démocratique du Congo. Elles appartiennent à l’histoire du Congo autant qu’à celle de William Sheppard, et leur place naturelle se trouve auprès du peuple qui les a créées.

    William henry sheppard avec sa maman Sarah Frances

Ses choix futurs trouvent en partie leur origine dans cette expérience marquante. Son propre pays lui interdisait de voter dans sa Virginie natale, de voyager librement dans le Sud sous peine de lynchage, de s’asseoir dans un wagon réservé aux Blancs, de manger dans un restaurant qui servait une clientèle blanche, d’étudier dans une université blanche, d’occuper une charge publique et d’épouser une Blanche au péril de sa propre vie. Il vivait sous un régime américain qui mutilait son humanité pleine. Et pourtant, lorsqu’il entendit parler depuis Stillman College en Alabama des atrocités commises par Léopold II au Congo, il posa sa candidature de volontaire pour partir, à 25 ans, vers un pays qu’il connaissait à peine, servir des Africains dont il partageait la couleur tout en ignorant la langue. Sa décision dévoile quelque chose de fondamental sur la conscience humaine. La liberté de parler procède toujours d’un choix intime bien davantage que d’un statut juridique, la décision que l’on prend, seul devant sa conscience, de mettre sa parole au service de ceux qui en sont privés.

    Le procès de Sheppard à Léopoldville en septembre 1909 demeure l’un des moments les plus extraordinaires de l’histoire congolaise. Après avoir publié en janvier 1908, dans le bulletin de l’American Presbyterian Congo Mission, un article qui dénonçait les exactions caoutchoutières du Kasaï, Sheppard se voit poursuivi pour diffamation par la Compagnie du Kasaï. Le tribunal colonial qui le juge appartient au système qu’il dénonce. Les juges sont belges, les avocats de la partie civile sont belges, l’administration qui contrôle la salle d’audience demeure belge. Tout l’environnement institutionnel converge vers sa condamnation.

Sheppard avance pourtant porté par une force que ses adversaires sous-estiment. Il convoque 20 témoins Kuba qu’il connaît personnellement. Il bénéficie de la plaidoirie d’Émile Vandervelde, député socialiste belge en exercice, venu à Léopoldville sur la recommandation d’E.D. Morel et de la Congo Reform Association. Il porte derrière lui le poids de Washington, car Theodore Roosevelt l’avait reçu à la Maison-Blanche le 14 janvier 1905, le Sénat américain avait voté en 1906 une résolution sur le Congo, et le président Taft dépêcha 2 diplomates américains au moment même de l’audience. Le tribunal finit par l’acquitter, sur un motif technique autant que sous la pression internationale, et l’acquittement résonne comme une défaite politique pour la couronne. Le Parlement belge avait retiré le Congo à Léopold II dès le 15 novembre 1908, presque 10 mois avant le verdict, sous l’effet de cette pression que Sheppard et la Congo Reform Association avaient contribué à bâtir. Le roi des Belges mourut à son tour le 17 décembre 1909, déshonoré, 3 mois après le procès de l’homme qui l’avait défié depuis l’intérieur même de son empire.

    Comment expliquer qu’un pasteur noir américain ait pu obtenir contre un roi européen et une compagnie minière puissante ce résultat juridique et politique extraordinaire ? Sheppard a vaincu parce qu’il a vu de ses propres yeux, photographié de ses propres mains, parlé de sa propre voix, puis confié ses images à une chaîne capable de les transformer en force. Il a saisi son appareil, il a marché dans les forêts, il a compté les mains coupées, et il a livré ses clichés à la presse d’E.D. Morel, aux rapports de Roger Casement, aux tribunes de la Congo Reform Association qui les ont fait remonter jusque dans les parlements d’Europe. Son Kodak ne valait que par la chaîne qui en développait les images jusqu’aux chancelleries. Voilà précisément la leçon que la mémoire courte travestit en légende du héros solitaire. Sheppard a témoigné seul et il a vaincu en réseau. Cette méthode, évidente rétrospectivement, demeurait révolutionnaire à son époque, et elle reste aujourd’hui le modèle opérationnel de toute lutte juste contre une machine d’extraction adossée aux puissants.

   L’histoire de Sheppard conduit finalement à une réflexion plus vaste sur le destin collectif du peuple congolais. Si un Afro-Américain opprimé chez lui a su parler pour les Congolais en 1899, en finançant lui-même son billet de bateau, en tissant ses propres relations avec les chefs locaux et en portant son appareil dans des forêts hostiles, qu’est-ce qui retient encore les Congolais de parler pour leurs propres compatriotes ? La diaspora congolaise dispose de smartphones dont les caméras surpassent de 1000 fois les Kodak de 1899. Elle bénéficie de plateformes de diffusion mondiale instantanée que Sheppard aurait jugées magiques. Elle vit dans des démocraties qui garantissent la liberté de parole. Elle peut convoquer des conférences de presse, mandater des avocats internationaux, déposer des plaintes devant la Cour pénale internationale, organiser des marches dans toutes les capitales occidentales. On objectera, avec raison, que le jeune Congolais qui filme aujourd’hui à Goma une colonne du M23 expose sa vie là où le passeport américain de Sheppard lui épargnait la mort. L’objection est juste, et elle désigne pourtant l’exacte pièce qui fait défaut. Sheppard fut protégé bien moins par sa nationalité que par la structure transnationale qui relayait sa parole et rendait son élimination trop coûteuse. Ce qui attend encore le Congo tient donc moins au courage, déjà répandu, qu’à cette structure qui protège le témoin en amplifiant son témoignage.

    Cette structure, le Congo a déjà commencé à l’esquisser, par ceux que la mémoire paresseuse oublie aussi vite que Sheppard. La génération des témoins endogènes existe, vivante, courageuse, déjà éprouvée. La Lutte pour le changement, la LUCHA, née en mai 2012 à Goma au cœur d’un Kivu ravagé par la guerre, s’organise en cellules décentralisées de 10 à 20 membres afin de résister à toute tentative de décapitation. Filimbi, le coup de sifflet en swahili, née le 15 mars 2015 à Kinshasa autour de Floribert Anzuluni, Franck Otete et Yangu Kiakwama, a vu 40 de ses sympathisants enlevés le jour même de son lancement, certains détenus 18 mois durant. Ses fondateurs ont prolongé le combat depuis l’exil parisien, Fred Bauma et Yves Makwambala ont connu la prison pendant que 234 organisations congolaises et internationales réclamaient leur libération. Ces mêmes mouvements ont marché pour exiger l’expulsion de l’ambassadeur rwandais Vincent Karega, et la police les a dispersés au gaz lacrymogène. Voilà des Sheppards congolais qui filment déjà leurs villages, scrutent déjà les registres miniers, déposent déjà leurs rapports, et qui paient déjà de leur liberté et parfois de leur sang. Le peuple congolais possède donc ses témoins. Ce qui lui manque encore, c’est sa Congo Reform Association.

    Sheppard est mort à Louisville en 1927, à 62 ans, le corps ravagé par la malaria contractée au Congo. Il a achevé sa vie pasteur d’une petite église afro-américaine du Kentucky et fondateur d’un centre social pour les Noirs déshérités de la ville. Il a tout donné au Congo et il a tout refusé en retour. Kinshasa lui doit encore son monument, Mbuji-Mayi, Kananga et Tshikapa lui doivent encore leur avenue, alors même qu’il a sauvé dans le Kasaï des dizaines de milliers de Congolais en transformant leur invisibilité en récit international.

Cette amnésie collective doit cesser, car elle prive le Congo d’un modèle dont il aura besoin dans les décennies à venir. Sheppard mérite une place dans la mémoire nationale congolaise. Son nom devrait figurer dans les musées, les manuels scolaires, les centres de recherche et les lieux de mémoire. Il mérite surtout que chaque jeune Congolais qui tient son téléphone aujourd’hui se demande ce que Sheppard aurait accompli avec un tel outil, puis qu’il en tire la conclusion opérationnelle pour sa génération. Le réveil du peuple congolais s’ouvrira le jour où ses Sheppards dispersés, la LUCHA, Filimbi, les journalistes d’enquête et les lanceurs d’alerte de la diaspora, cesseront de témoigner chacun dans sa solitude pour bâtir ensemble la chaîne qui transforme chaque image en fait politique irréversible. Cette transformation procède des seuls enfants du Congo. Personne ne témoignera désormais à leur place.

Lorsqu’un peuple rend hommage à un homme juste, il transforme sa vie en école de valeurs pour les générations futures.

JOËL KAMALA MWINDO
Auteur et essayiste

Crédit photo à la une : African American Ministries | Crédit Photo 1 : Florida State University | Crédit Photo 2 : News leader | Crédit Photo 3 : Florida State University

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