Devant des élèves burkinabè récompensés pour leur excellence scolaire, Ibrahim Traoré a lancé une phrase qui a éclipsé presque tout le reste de son discours : « L’Africain qui n’est pas capable de se nourrir, qu’il meure. » Or, le président parlait surtout d’école, de science, de production et de transformation. La polémique a retenu la mort. Le discours, lui, parlait de la capacité d’un pays à former sa jeunesse, produire ce qu’il consomme et transformer ses propres richesses.
Le mot « meure » a circulé plus vite que les verbes « produire », « transformer » et « former ». Dans un monde où l’aide alimentaire est devenue l’opium des peuples, où l’on préfère distribuer des sacs de riz plutôt que des semences, la formule frappe comme un électrochoc. Ibrahim Traoré met en cause une dépendance collective et l’incapacité des États à relier leurs terres, leurs écoles, leur jeunesse et leurs industries.
La souveraineté alimentaire se prépare dans les champs, mais aussi dans les salles de classe. La jeunesse africaine brandit des diplômes en droit, en économie ou en sciences politiques, pendant que la terre dort sous ses pieds. Le pays a besoin d’agronomes et d’agriculteurs pour cultiver, de techniciens pour faire fonctionner les machines et de compétences capables de transformer la récolte. L’école doit préparer ces métiers. Sans ce lien entre le savoir, la terre et l’industrie, le diplôme reste un papier, la récolte une matière première et l’aide alimentaire une habitude.
Je défends les propos du président burkinabè, et la phrase qui les résume avec une dureté salutaire, pour la vérité qu’elle met à nu, non pour sa beauté. La formule est dure, presque insupportable. Plusieurs années de sommets, de stratégies, de communiqués, et j’en passe, ont pourtant contourné la réalité qu’elle expose. Le « qu’il meure » accuse les responsables qui gèrent la faim au lieu de construire les moyens de l’éteindre.
« Il mourra » décrit une conséquence, un pronostic implacable et subi passivement. « Qu’il meure » profère une injonction et retentit comme un verdict que l’on rend activement. La brutalité de ce langage doit rester intacte, loin du pathos des bonnes intentions. La formule écarte la consolation, la prudence diplomatique et le vocabulaire qui transforme les faillites politiques en catastrophes tombées du ciel.
L’enfant qui a faim et le paysan privé de semences portent les conséquences. La responsabilité se trouve ailleurs. Un continent possède des terres, une jeunesse et des intelligences, mais une grande partie de cette richesse reste séparée des moyens de produire, transformer et conserver. La faim arrive au bout d’une longue chaîne. Avant l’assiette vide, il y a l’école, le budget, la route absente, la récolte perdue, l’atelier fermé et l’usine qui manque.
Produire demande de l’eau, du crédit, de l’énergie, des routes, du stockage, des machines et des acheteurs. La récolte perd sa valeur lorsqu’elle pourrit avant d’arriver au marché. L’usine reste un bâtiment lorsque l’électricité manque ou coûte trop cher. Quelques kilomètres deviennent une journée de transport lorsque la route disparaît. La souveraineté alimentaire commence avant la semence et continue après la récolte.

Des producteurs récoltent du riz au Burkina Faso.
De l’école coloniale à l’école héritée, le savoir a été séparé du champ. On a élevé l’enfant contre la terre, comme si apprendre consistait à la quitter plutôt qu’à la comprendre. L’école apprend à réciter le monde. L’école enseigne trop peu à semer, irriguer, mécaniser, conserver et vendre sans brader. Une élite brillante parle de souveraineté et mange l’empire.
Manger l’empire, c’est vendre la matière première puis racheter à l’étranger les produits fabriqués avec cette richesse. Le cacao, le coton, le cuivre, le pétrole ou le minerai quittent le continent sous une forme brute et reviennent transformés, plus chers, sous une autre forme. Posséder la terre sans posséder la chaîne qui mène de la matière au produit fini revient à admirer les usines des autres et appeler cela le développement.
Le scandale se trouve aussi dans cette intelligence orpheline, ce cerveau détaché du sol, ce jeune qui sait tout de la formule et rien de la saison, tout du classement et rien du silo, tout de la citation et rien de l’atelier. Une telle excellence reste une victoire privée. La nation attend une victoire collective.
La hiérarchie des prestiges doit changer. L’agronome mérite le même respect que le littéraire. Le technicien mérite la même considération que l’universitaire. L’agriculteur doit devenir l’image d’un métier pensé, rentable et capable de construire une vie. La jeunesse choisira plus facilement la terre lorsque les campagnes offriront aussi l’eau, les routes, les soins, les écoles, l’électricité et les moyens de communiquer. Rendre le champ désirable demande de rendre la vie autour du champ désirable.
Le pays a besoin de premiers de classe. Le pays a surtout besoin de premiers de chaîne, capables de relier le savoir au besoin, le laboratoire au champ et le diplôme à la transformation.
« Tout est science, science et science », lance Ibrahim Traoré devant les jeunes. La formule heurte dans un continent où les littéraires et les scientifiques sont encore souvent placés face à face. La littérature nourrit l’esprit et ouvre les neurones. La science appliquée transforme ces intelligences en outils, en machines et en solutions. Une nation a besoin de personnes capables d’expliquer le monde et de personnes capables de construire une pompe, réparer une machine, conserver une récolte et transformer une matière première.
« Ne prenez pas le diplôme comme une fin en soi », a également lancé Ibrahim Traoré. Une note prouve la réussite à une épreuve. Une nation demande davantage. L’intelligence doit produire, réparer, améliorer, protéger et transformer. Le diplôme devient une force lorsqu’il sort du papier et entre dans la vie.
Une semence exige de l’eau. Une récolte exige du stockage. Une mine gagne en valeur lorsque la transformation accompagne l’extraction. Le champ, l’école, l’atelier et l’industrie doivent appartenir à la même chaîne. Un seul maillon brisé suffit à renvoyer la richesse africaine vers les marchés étrangers et la dépendance vers les assiettes africaines.
Dans le même discours, Ibrahim Traoré quitte le slogan pour entrer dans l’atelier. « Nous voulons produire, nous voulons transformer », dit-il en reliant la jeunesse à l’industrialisation. Le président burkinabè rappelle aussi qu’« on a assez de terres ici ». L’agriculture ouvre seulement une partie du chantier. Un pays peut posséder une terre riche et manquer de personnes capables de fabriquer les pompes, les foreuses ou les raffineries nécessaires à son développement. Un pays peut extraire du cuivre et rester incapable de le transformer en fil électrique.

Le conditionnement de la farine dans une minoterie au Burkina Faso.
La richesse existe. L’outil manque. Le diplôme existe. La machine manque. La théorie existe. L’objet fabriqué ailleurs revient plus cher sur le marché. La souveraineté avance lorsque ces distances diminuent. La terre donne la matière. L’école donne le savoir. L’atelier donne la forme. L’industrie donne la puissance.
La terre impose aussi ses limites. Au Burkina Faso, une grande partie de l’agriculture dépend encore des pluies dans un pays exposé aux sécheresses, aux inondations et à une forte irrégularité climatique. La population dépasse désormais vingt-quatre millions d’habitants et continue de croître rapidement. Plus de bouches doivent être nourries pendant que l’eau devient une question stratégique. Barrages, forages, irrigation, semences adaptées et stockage donnent au savoir agricole une force concrète. Former sans équiper revient à envoyer l’intelligence au combat les mains vides.
L’aide alimentaire sauve des vies dans l’urgence. Cette fonction reste indispensable. Le danger commence lorsque l’urgence devient une manière permanente de gouverner la faim, lorsque le sac de riz prend la place de la semence, du silo, de la route, du crédit, de l’irrigation et de l’atelier. Le sac de riz calme la faim du jour. La production construit la capacité de nourrir demain.
La main qui aide repart. La dépendance reste. Elle entre dans les budgets, dans les habitudes, dans les discours et jusque dans l’imagination des peuples. Un pays qui réclame chaque année le même secours finit par administrer son besoin au lieu de construire sa sortie.
Le paysan privé de semences, de crédit, de route et de débouché subit une organisation qui le dépasse. L’enfant qui a faim subit les choix économiques, les mauvaises politiques agricoles et l’absence d’industries. Déposer le « qu’il meure » sur leur estomac reviendrait à accuser les victimes d’un système qu’elles ne dirigent pas.
Au Burkina Faso, la sécurité pèse aussi sur l’assiette. La violence a déplacé des populations dont une grande partie vivait de l’agriculture et de l’élevage. La terre disponible nourrit peu lorsque le cultivateur doit l’abandonner. La route coupée éloigne le marché. Le village déplacé emporte des bras, des troupeaux, des connaissances et des saisons de travail. La souveraineté alimentaire demande aussi un territoire où le producteur peut semer, récolter, transporter et vendre.
Le « qu’il meure » doit remonter vers les bureaux, les budgets, les écoles et les gouvernements. Le budget consacré année après année à l’urgence entretient la dépendance lorsqu’aucune capacité nouvelle de production ne suit. L’école qui récompense les notes sans préparer les compétences entretient la même distance. L’économie qui exporte la matière brute et rachète le produit fini recommence chaque année la même histoire.
La parole de Traoré devra maintenant affronter les résultats. En 2026, les autorités burkinabè ont inscrit dans leurs programmes de nouveaux périmètres irrigués, des bas-fonds aménagés et deux centres modernes de silos d’une capacité annoncée de 400 000 tonnes chacun. Les chiffres prennent leur valeur lorsque les ouvrages existent, fonctionnent et servent réellement aux producteurs. Le silo annoncé appartient au discours politique. Le silo rempli qui sauve une récolte appartient à la souveraineté.
Les mots d’un chef d’État peuvent aussi durcir les consciences. « Qu’il meure » peut finir par faire croire que la mort du pauvre relève de l’ordre naturel plutôt que d’un échec politique. La phrase brutale peut offrir un alibi à ceux qui veulent détourner les yeux. La dureté devient dangereuse lorsqu’aucun travail ne vient derrière.
Tout se jouera dans ce qui suivra la phrase. Des champs irrigués, des silos, des ateliers et des industries feront du « qu’il meure » un avertissement. Des discours suivis d’autres discours en feront une prophétie. Cette parole a mis le feu au présent et confié l’extincteur à la jeunesse.
La phrase brutale et la phrase pédagogique se tiennent comme le poing et la main ouverte. L’une secoue, l’autre construit. Un discours sans production devient une posture. Une production sans formation s’épuise. Une formation sans débouché fabrique du découragement. La souveraineté exige la rencontre des trois.
La polémique du « qu’il meure » finira par céder la place à une autre. La phrase restera, avec la réalité qu’elle a exposée brutalement. Des hommes, des femmes et des enfants meurent de faim sur un continent qui possède des terres, des ressources et une jeunesse capable de travailler. Cette mort silencieuse provoque moins d’indignation durable qu’une phrase prononcée devant des élèves. L’inversion devrait nous déranger.
On meurt surtout de ce que des responsables décident de laisser durer. Communiqués et sommets multiplient les condamnations, mais la solution réside dans la chaîne des actes. La semence produit la récolte. Le silo la préserve des pertes. La machine décuple les rendements et allège les travaux. L’école forge les compétences techniques et stratégiques. L’industrie valorise sur place la matière première en biens finis et en souveraineté. Alors, le « qu’il meure » sortira de la polémique, et la dépendance, quant à elle, aura réellement commencé à mourir.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
Crédit photo à la une : Archives web | Photo 1 : Enabel / projet PRECIS | Photo 2 : Ouaga24 / Minoterie du Faso
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