Une immense maison se dresse au cœur de l’Afrique. Ses fondations plongent dans le cuivre, ses murs brillent de cobalt et son toit reflète la lumière de l’or. Un fleuve puissant traverse son jardin. Des forêts couvrent une grande partie du domaine. Des terres fertiles s’étendent au-delà de l’horizon. Sous le sol reposent des richesses capables de financer des routes, des écoles, des hôpitaux, des industries et une existence digne pour chaque membre de la famille.
Les générations précédentes ont légué cette propriété à leurs descendants. Tout un peuple porte désormais son nom sur le même acte. Chaque héritier possède une part égale du domaine. Aucun ne reçoit davantage de droits en raison de sa province, de sa langue, de sa communauté, de son parti ou de sa position sociale. La maison appartient à tous.
Une propriété aussi vaste exige une organisation. La famille choisit donc certains de ses membres pour assurer la gestion quotidienne. Ces gardiens viennent de la même maison et possèdent la même part que les autres. Leur désignation ne leur confère qu’une responsabilité temporaire : administrer les ressources communes, protéger les habitants, entretenir la propriété et rendre compte de leur travail. Pour accomplir cette mission, les héritiers leur versent un salaire et mettent à leur disposition bureaux, véhicules et moyens nécessaires. Ces avantages appartiennent à la fonction. Ils ne donnent aucun droit supplémentaire sur les chambres, les coffres ou les richesses du domaine. La famille possède la maison. Les gardiens l’administrent.
Avec le temps, certains responsables oublient pourquoi les clés leur ont été confiées. Ils considèrent leur mission temporaire comme un droit personnel. Ils occupent les meilleures chambres, réservent les véhicules à leurs proches et utilisent l’argent des réparations pour leur confort. Ils parlent de la propriété comme s’ils l’avaient reçue seuls en héritage.
Pendant qu’ils roulent dans des véhicules neufs, les propriétaires marchent sur des routes défoncées. Pendant qu’ils se font soigner dans les meilleures cliniques, des enfants meurent faute de médicaments. Pendant que leurs familles étudient dans des établissements coûteux, des milliers d’élèves s’entassent dans des salles sans bancs, sans livres et parfois sans toit.
Les héritiers continuent pourtant de payer. Chaque taxe doit servir à entretenir la propriété. L’argent destiné aux routes doit produire des voies praticables. La contribution à la santé doit permettre au malade de recevoir des soins. Le budget de la sécurité doit protéger contre les voleurs et les intrus.
Dans cette maison, les propriétaires financent l’électricité et vivent dans l’obscurité. Ils paient pour l’eau et parcourent de longues distances avec des bidons. Ils contribuent à la sécurité et voient des hommes armés occuper certaines parties du domaine. Ils financent l’éducation publique et assument encore seuls les dépenses de leurs enfants.
Les gestionnaires multiplient indemnités, escortes, voyages et privilèges. Ceux qui devaient servir deviennent les principaux bénéficiaires des ressources communes. Ceux auxquels la maison appartient réellement finissent par vivre comme des étrangers dans leur propre héritage.
Pour préserver cette situation, certains gardiens divisent la famille. Ils présentent chaque critique comme une attaque contre une province, une tribu ou un parti. Un groupe protège un dirigeant parce qu’il vient de sa région. Un autre excuse ses échecs parce qu’il porte les couleurs de son parti. Tant que les habitants défendent des personnes au lieu d’examiner les résultats, personne ne demande où va l’argent ni pourquoi les murs s’écroulent.
Un jeune héritier décide d’examiner lui-même l’état de la maison. Il parcourt les chemins abandonnés, observe les écoles délabrées et visite les chambres des malades. Il découvre des entrées mal surveillées, des pièces occupées par des étrangers et des coffres dont le contenu quitte discrètement la propriété. Il consulte l’acte transmis par les générations précédentes. Son nom y figure. Les noms de ses frères et de ses sœurs y figurent également.
Il comprend que la pauvreté de la famille vient moins de l’absence de richesses que de la manière dont le domaine est administré. Les responsables ne financent pas la maison avec leur argent personnel. Leurs salaires, leurs véhicules et leur protection sont payés par les héritiers. Il retourne dans la cour et parle clairement : « La maison nous appartient. Nos noms figurent sur l’acte. Les gardiens travaillent pour nous. Ils doivent rendre compte de chaque clé, de chaque pièce et de chaque dépense. »
Certains l’écoutent. D’autres l’accusent d’attaquer leur chef ou leur communauté. La dépendance pousse même certains habitants à remercier les gardiens pour des services déjà financés par la famille. Une route construite avec l’argent commun devient le cadeau personnel d’un dirigeant. Une école inaugurée avec les recettes du domaine se transforme en preuve de générosité. Le gardien devient un maître lorsque l’héritier oublie qu’il l’a choisi pour le servir.
Étienne de La Boétie décrivait ce mécanisme : un petit nombre conserve sa domination lorsqu’une multitude lui prête sa propre force. La servitude devient volontaire lorsque le propriétaire se comporte comme un invité et traite son gestionnaire comme le maître du domaine.
Le jeune héritier continue de parler. Il rappelle que le respect dû à une fonction n’interdit jamais le contrôle de celui qui l’exerce. Un gardien compétent mérite la reconnaissance. Un responsable qui détourne les ressources doit répondre de ses actes.
Peu à peu, d’autres habitants commencent à examiner les résultats. Ils regardent l’état des routes, la sécurité des portes, la qualité des écoles, l’accès aux soins et l’utilisation de l’argent commun. Ils cessent de juger les gestionnaires selon leur tribu ou leur parti. Ils les évaluent selon le travail accompli.
La maison commence alors à changer. Chaque dépense doit être expliquée. Celui qui détourne l’argent des réparations répond de ses actes. Celui qui laisse les voleurs entrer justifie sa défaillance. Celui qui utilise les clés pour enrichir ses proches perd la confiance de la famille et quitte sa fonction.
Les gardiens retrouvent leur véritable place des héritiers parmi les autres, chargés temporairement d’une mission plus lourde. Ils utilisent les moyens nécessaires à leur travail, puis rendent compte des ressources reçues.
Le changement ne consiste plus à remplacer un portrait par un autre sur le mur d’une demeure en ruine. Changer les visages relève de la décoration. Réparer les fondations, contrôler les comptes, protéger les portes et remettre chaque responsable à sa place transforme réellement la maison.
Cette propriété porte un nom. Elle s’étend sur plus de deux millions de kilomètres carrés.
Son sous-sol contient certaines des richesses les plus recherchées de la planète.
Son fleuve traverse le continent. Ses terres peuvent nourrir des générations.
Cette maison s’appelle le Congo.
Les dirigeants en gardent temporairement les clés. Le titre de propriété appartient au peuple congolais.
JOËL KAMALA MWINDO
Auteur et essayiste
Crédit photo à la une : MONUSCO
