Mercredi 9 septembre 2026, à Shaoshan, dans le Hunan , la Chine commémore le cinquantième anniversaire de la mort de Mao Zedong. Des visiteurs déposent des chrysanthèmes, des bouteilles de baijiu et des cigarettes au pied d’une statue de bronze haute de 10 mètres. Le geste est exact. Il reproduit trait pour trait la liturgie funéraire que les lignages chinois pratiquent depuis 3 000 ans. Mêmes fleurs de deuil, mêmes offrandes, même inclinaison du buste à 90 degrés. Mao Zedong reçoit aujourd’hui l’hommage précis qu’il avait juré d’abolir. La veille, 1 000 admirateurs chantaient encore devant la statue en brandissant de vieux portraits et des exemplaires du Petit Livre rouge.
Mao naît le 26 décembre 1893 dans ce même village, fils d’un paysan devenu aisé. En juillet 1921, il rejoint à Shanghai les 13 délégués qui fondent le Parti communiste chinois. Il traverse la Longue Marche de 1934 à 1935, s’impose à la conférence de Zunyi en janvier 1935 et proclame la République populaire le 1er octobre 1949 du haut de la porte Tiananmen.
La redistribution des terres à 300 millions de paysans et la loi du 1er mai 1950, qui donne aux femmes le droit de demander le divorce et brise le mariage arrangé, comptent parmi les plus vastes émancipations du XXe siècle. Puis vient le Grand Bond en avant, lancé en 1958. La famine qui s’ensuit laisse, selon les méthodes de calcul, entre 15 et 55 millions de morts. La Révolution culturelle, ouverte en 1966, broie une génération de professeurs, de cadres et de lettrés. En 1981, le Parti fixe le bilan officiel à 70 % de justesse et 30 % d’erreur. Le visage de Mao demeure imprimé sur chaque billet de 100 yuans.
Mais le bouleversement le plus profond ne concerne ni la terre ni l’État. Mao renverse la manière dont le pouvoir chinois doit prouver qu’il mérite d’être obéi. Pendant 3 000 ans, les empereurs s’appuyaient sur les textes anciens, respectaient les rites et gouvernaient selon l’exemple des souverains modèles, Yao et Shun. La valeur du règne se mesurait à sa fidélité à l’ordre établi par les générations précédentes. L’autorité venait d’abord de la fidélité aux ancêtres et aux règles héritées.
Mao retourne la flèche. Là où le pouvoir devait prouver qu’il respectait les anciens, il impose une autre règle. Le pouvoir doit désormais se justifier par ce qu’il promet de construire. Le plan, la campagne, la date fixée deviennent des preuves de légitimité. La révolution permanente, les mobilisations de masse et la conviction qu’une volonté politique peut refaire la société découlent de ce renversement.
Deng Xiaoping conserve la direction vers l’avenir, mais change le but. Le marché remplace la commune populaire. Le gouvernement continue de fixer des étapes, des plans quinquennaux et une grande échéance, 2049. La Chine abandonne une partie de l’économie maoïste sans abandonner cette manière de gouverner par des objectifs futurs. L’héritage le plus durable de Mao tient donc moins au marxisme qu’à cette façon de conduire un pays vers une date annoncée. Pékin gouverne encore ainsi.
Le verdict de 1981 ne juge pas seulement Mao. Le Parti organise aussi la mémoire du régime. En fixant le bilan à 70 % de justesse et 30 % d’erreur, le pouvoir conserve le fondateur, son portrait et sa légitimité, tout en enfermant les catastrophes dans les 30 %. Le calcul donne l’apparence d’un aveu sans ouvrir un véritable procès. L’arithmétique morale protège ainsi le régime en offrant au citoyen une vérité déjà pesée, déjà soldée. La mémoire devient administrée.
Mao avait voulu remplacer le clan par le Parti et l’ancêtre par le secrétaire. En août 1966, la Révolution culturelle s’en prend aux quatre Vieilleries et entraîne la destruction de tablettes ancestrales, de temples et de tombes. 50 ans plus tard, des visiteurs accomplissent devant sa statue les gestes réservés à leurs morts. La Chine a transformé en ancêtre l’homme qui voulait supprimer les ancêtres.
Mao a dirigé la Chine pendant 27 ans. Les rites qui l’honorent ont traversé 3 000 ans. Les chrysanthèmes de Shaoshan donnent le verdict. La révolution a bouleversé le pays. La tradition a survécu au révolutionnaire.
Joël Kamala Mwindo, Auteur et essayiste
Crédit photo à la Une : Archives Web
