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Prince Harry : ses accusations contre la presse lui coûtent des millions | Tribune

by Joel Kamala
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Le prince Harry est entré au tribunal avec une histoire que presque tout le monde pouvait comprendre. Il en ressort avec une facture que presque personne ne pourrait payer. Entre les deux, une chose minuscule par sa taille et immense par ses conséquences a manqué, la preuve.

Le 21 août, la Haute Cour de Londres a ordonné au duc de Sussex, à Elton John et à cinq autres personnalités de verser provisoirement 9,54 millions de livres sterling à Associated Newspapers. Ce groupe de presse britannique possède notamment le Daily Mail et le Mail on Sunday, deux titres appartenant à la presse dite tabloïd, connue pour ses unes très accrocheuses, son intérêt marqué pour les célébrités, les scandales et la vie privée. La somme représente seulement une avance. Associated Newspapers affirme avoir dépensé environ 34,5 millions de livres pour assurer sa défense, tandis que la facture définitive reste à déterminer.

Pour comprendre comment Harry en est arrivé là, il faut remonter bien avant ce procès. Harry avait 12 ans lorsque sa mère est morte à Paris. Dans la nuit du 31 août 1997, Diana quitte le Ritz avec Dodi Fayed, son compagnon de l’époque, pour rejoindre un appartement parisien. Leur Mercedes prend la route avec un chauffeur et un garde du corps à bord. À la sortie de l’hôtel, des paparazzis se lancent à leur poursuite. Quelques minutes plus tard, la voiture s’écrase dans le tunnel de l’Alma. Dodi Fayed et le chauffeur meurent sur place, Diana succombe quelques heures plus tard à ses blessures, tandis que le garde du corps reste le seul survivant.

Diana, princesse de Galles, avec les princes Harry et William lors de la rentrée de William au collège d’Eton, le 6 septembre 1995.

Après l’accident, les circonstances de la mort de Diana ont alimenté pendant des années les interrogations, les enquêtes et les théories, notamment sur le rôle des paparazzis, la conduite d’Henri Paul et une éventuelle implication des services secrets britanniques. Les enquêtes officielles ont écarté cette dernière hypothèse. Pour Harry, la presse reste ainsi liée à l’un des traumatismes les plus profonds de son enfance, celui d’avoir vu sa mère traquée par les photographes avant de mourir à Paris.

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Les années passent, mais son intimité continue d’apparaître dans les journaux. Relations amoureuses, déplacements, proches, conversations, détails connus d’un cercle restreint. Lors du procès contre Associated Newspapers, Harry et les autres plaignants ont soutenu que certaines de ces informations avaient été obtenues grâce à des pratiques illégales, notamment le piratage téléphonique et le recours à des moyens clandestins de collecte de renseignements. Le groupe de presse a rejeté ces accusations du début à la fin. Harry reprochait surtout aux journaux de connaître sa vie avec une précision troublante, toute sa démarche consistait à comprendre comment les journalistes avaient obtenu autant de détails.

Son départ du Royaume-Uni prend aussi une autre dimension lorsqu’on le regarde sous cet angle. On l’appelle facilement prince rebelle parce qu’il a quitté ses fonctions royales en 2020 avant de s’installer en Californie avec Meghan. Son éloignement peut pourtant se lire autrement. Harry a décrit à plusieurs reprises la pression médiatique exercée sur sa famille comme devenue insupportable, quitter la monarchie constituait aussi une tentative de reprendre le contrôle d’une existence exposée depuis l’enfance. Des millions de personnes cherchent la célébrité, Harry est né avec elle et a fini par vouloir s’en protéger.

Ce paradoxe éclaire son rapport aux informations privées. Lorsqu’une relation peut devenir une manchette et qu’une confidence peut finir entre les mains d’un journaliste, une indiscrétion change de nature et ramène toujours à la même inquiétude, identifier celui qui savait. Harry l’a lui-même expliqué devant la Haute Cour. À chaque fois qu’une information privée devenait publique, son cercle de confiance se réduisait. Des détails qu’il disait réserver à son entourage apparaissaient pourtant dans les journaux, au point de rendre chaque proche potentiellement suspect. Pour Harry, le problème dépassait donc le contenu des articles, la question portait aussi sur la personne qui avait parlé et sur le chemin emprunté par l’information jusqu’à la rédaction.

Prince Harry dans un contexte judiciaire — image de JKM Éditions

Interrogé sur ses rapports avec les journalistes, Harry a également expliqué qu’il les voyait davantage comme des interlocuteurs imposés par son rôle royal que comme des amis. Selon ses mots, il devait parfois « performer » devant des journalistes tout en sachant comment certains avaient déjà commercialisé sa vie privée. Harry a porté cette méfiance devant la justice, où le tribunal devait accomplir quelque chose de beaucoup plus précis que comprendre son histoire. Il devait déterminer si Associated Newspapers avait réellement obtenu les informations contestées par des moyens illégaux. Après onze semaines de procès, le juge Matthew Nicklin a estimé que Harry et les autres demandeurs avaient échoué à établir ce lien.

Harry pouvait montrer que des informations intimes avaient circulé, il devait encore prouver comment elles avaient quitté sa vie privée. La preuve possède parfois une cruauté d’architecte, elle réclame le plan complet de la maison à celui qui n’a aperçu que la fumée sortir du toit. Une information extrêmement précise peut troubler, paraître inexplicable et rendre une intrusion plausible. La justice exige pourtant davantage qu’une intuition pour prononcer une condamnation. Une source peut avoir parlé, un proche peut avoir transmis un détail, une information peut déjà avoir circulé ou avoir été obtenue grâce à une méthode journalistique licite.

Le juge est allé plus loin au moment de fixer les frais, qualifiant la conduite de l’affaire de hautement déraisonnable et reprochant aux demandeurs d’avoir maintenu des accusations graves alors que certaines reposaient sur des bases spéculatives ou insuffisamment étayées. Le paiement provisoire de 9,54 millions de livres découle aussi de cette appréciation.

À partir de là, le procès parle moins d’un prince que de notre manière à tous de transformer des indices en certitudes. Nous supportons mal les vides, quelques éléments semblent aller dans la même direction, notre esprit construit les liens manquants, complète les absences et finit parfois par transformer une succession d’indices en certitude parce que la conclusion paraît trop cohérente pour être fausse.

La cohérence donne sa force au récit, la preuve établit la réalité du fait.

Harry avait déjà remporté d’autres batailles judiciaires contre des groupes de presse, son expérience lui donnait donc des raisons concrètes de se méfier. Chaque nouvelle accusation exige pourtant sa propre démonstration. Avoir eu raison hier laisse entier le devoir de démontrer aujourd’hui. Sans cette exigence, nous finirions par juger les personnes à partir de leur passé plutôt que les faits reprochés aujourd’hui. Celui qui a menti deviendrait naturellement coupable du prochain mensonge, celui qui a fraudé porterait déjà la fraude suivante, un média reconnu fautif hier deviendrait automatiquement responsable de la prochaine intrusion. Nous jugerions alors des réputations à la place des actes.

Pour ma part, la méfiance de Harry me paraît profondément compréhensible. Vivre avec l’impression que sa vie privée peut devenir publique à tout moment finit par enlever jusqu’au sentiment de sécurité dans les gestes les plus ordinaires. On commence à parler moins librement, à mesurer ce que l’on confie et à vivre avec l’idée qu’une partie de son intimité peut toujours nous échapper. Le tribunal avait pourtant une autre mission, établir les faits. Cette exigence juridique reste légitime, tout comme le malaise de Harry reste humain. Son parcours permet de comprendre pourquoi certaines publications lui apparaissent davantage comme le retour d’une menace ancienne que comme de simples indiscrétions.

Les pratiques clandestines possèdent en plus une difficulté particulière, leur efficacité dépend précisément de leur discrétion. Une personne peut constater qu’une information connue d’un cercle très restreint s’est retrouvée dans la presse tout en restant incapable de reconstruire le chemin exact emprunté jusqu’à la rédaction. Harry a échoué à démontrer les pratiques illégales dénoncées, le tribunal devait donc le débouter. Présenter cette défaite comme la preuve que toutes ses inquiétudes relevaient de l’imagination ferait dire au jugement davantage que ce que le juge a réellement établi.

Après sa défaite de juillet, le prince a dénoncé ce qu’il considérait comme un « blanchissage complet et évident ». Quelques mois auparavant, devant le tribunal, l’émotion avait pris une forme beaucoup plus personnelle. Selon Harry, son traitement par Associated avait empiré depuis le début de la procédure, puis sa voix s’est brisée lorsqu’il a déclaré « Ils continuent de s’en prendre à moi. Ils ont rendu la vie de ma femme absolument misérable, Monseigneur. »

Diana, puis Harry, puis Meghan forment dans son esprit une continuité que le tribunal ne pouvait pas juger de la même manière. Chaque dossier doit commencer à zéro devant la justice, alors que la mémoire conserve les blessures, les précédents, les coïncidences et les détails que les années effacent difficilement. Harry est arrivé devant le tribunal avec une bataille commencée depuis longtemps dans sa propre histoire, le juge devait uniquement déterminer si les accusations portées contre Associated Newspapers étaient suffisamment prouvées.

La justice a conclu que les preuves restaient insuffisantes. Cette réponse protège un principe essentiel. Une démocratie exige davantage que la puissance d’un récit pour condamner, même lorsque ce récit paraît crédible et appartient à quelqu’un que l’histoire a déjà blessé. Les 9,54 millions de livres laissent pourtant une part du mystère intacte. Certaines informations privées ont atteint la presse, le procès n’a pas permis d’établir qu’un moyen illégal avait été utilisé pour les obtenir.

Le juge a fermé le dossier faute de preuve, Harry continue de chercher comment certaines portes de sa vie ont pu s’ouvrir sans qu’il en donne la clé.

Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste

Crédit photo à la une et photo 1 : REUTERS / Toby Melville. | Crédit image 2 : JKM Éditions

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