L’accès à un médecin de famille recule au Québec alors que les besoins médicaux ne cessent de croître, et la promesse d’accès universel née en 1970 demeure un défi que la société peine encore à relever.
Trouver un médecin de famille au Québec ressemble aujourd’hui à une démarche longue, incertaine, parfois proche de l’impasse, et cette difficulté touche des familles entières, des aînés, des jeunes en début de vie active, et plus durement encore les nouveaux arrivants. Les statistiques ne font que confirmer une réalité déjà visible sur le terrain. La proportion de Québécois suivis par un médecin de famille a reculé de 82 % en 2019 à 72 % en 2024, selon l’Institut de la statistique du Québec. Au 30 novembre 2024, pas moins de 633 567 personnes étaient inscrites au Guichet d’accès à un médecin de famille dans l’espoir d’obtenir un suivi médical régulier.
La pression se fait sentir dans tout le système de santé. Au printemps 2025, plus de 900 000 Québécois attendaient un rendez-vous avec un médecin spécialiste, tandis que 155 000 étaient en attente d’une chirurgie, dont près de 8 000 depuis plus d’un an. En décembre 2025, une entente conclue avec les médecins de famille a mis de côté l’objectif d’offrir un médecin à chaque Québécois. Il a été remplacé par une cible de 500 000 nouvelles inscriptions d’ici juin 2026. Les ambitions sont revues à la baisse, mais les patients sont toujours nombreux à attendre des soins.
Selon Statistique Canada, seulement environ la moitié des immigrants récents au Québec ont accès à un professionnel de la santé habituel, contre plus de 3 personnes sur 4 en Ontario et dans les provinces des Prairies. À cette difficulté s’ajoute le délai de carence, une mesure instaurée en 2001 qui oblige certains nouveaux arrivants à attendre jusqu’à 3 mois avant d’être couverts par l’assurance maladie publique. Dès 2013, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec a jugé cette mesure discriminatoire, estimant qu’elle pénalisait indirectement des personnes en raison de leur origine nationale. Pendant que les démarches administratives suivent leur cours, plusieurs doivent attendre avant de pouvoir accéder pleinement aux soins.
Un médecin de famille, c’est avant tout un professionnel qui suit une personne au fil des années. Il aide à prévenir les maladies, pose les premiers diagnostics, surveille des problèmes comme le diabète ou l’hypertension, accompagne les personnes vivant avec une maladie chronique et oriente vers un spécialiste lorsque c’est nécessaire. Il connaît aussi l’historique médical de ses patients, ce qui lui permet d’offrir un suivi plus complet et plus personnalisé. En somme, le médecin de famille est souvent le premier repère du patient dans le système de santé et l’un des principaux garants de la continuité des soins.
Cette réalité s’inscrit dans une longue histoire. Pendant des générations, le médecin de famille a été le principal point de contact entre la population et le système de santé. Avant 1970, l’accès aux soins dépendait souvent des moyens financiers de chacun. Environ la moitié des Québécois n’avaient pas d’assurance maladie et devaient payer eux-mêmes leurs soins ou compter sur l’aide de leur entourage et des œuvres de charité. À cette époque, le Québec affichait l’une des espérances de vie les plus faibles du Canada et un taux de mortalité infantile parmi les plus élevés.
Le grand changement survient le 1er novembre 1970 avec l’entrée en vigueur du régime public d’assurance maladie. Le gouvernement de Robert Bourassa fait alors du Québec la dernière province canadienne à adopter un système offrant à tous un accès aux soins, peu importe leurs revenus.
Le régime public repose sur le principe de solidarité selon lequel chacun contribue au financement du système selon ses moyens et reçoit les soins dont il a besoin. Le financement provient principalement des impôts sur le revenu, des taxes à la consommation et des contributions versées par les entreprises à l’État.
L’argent recueilli est ensuite redistribué pour financer les hôpitaux, les cliniques, les CLSC, les services d’urgence et la rémunération des médecins. Ainsi, lorsqu’un patient consulte un médecin de famille, se rend à l’urgence ou est hospitalisé, il n’a généralement pas à payer directement pour ces services au moment où il les reçoit.

L’entrée d’un C.L.S.C. à Québec
Ce modèle repose sur un principe de solidarité collective. Les personnes en santé contribuent au financement tout comme celles qui sont malades, et les citoyens aux revenus plus élevés paient généralement davantage d’impôts, ce qui soutient un réseau accessible à toute la population. L’objectif est qu’aucun Québécois ne soit privé de soins essentiels en raison de son revenu ou de sa capacité de payer.
Depuis des décennies, le Québec associe l’accès aux soins presque exclusivement au réseau public, alors que la réforme de 1970 visait avant tout à garantir à chaque citoyen des soins accessibles, peu importe sa situation financière. Cette responsabilité peut être assumée par divers types d’établissements. Au fil des années, le débat s’est davantage concentré sur la protection du modèle que sur la réduction des délais et l’amélioration de l’accès aux soins.
Cette approche atteint aujourd’hui ses limites. Malgré les efforts du personnel de santé et l’augmentation constante des dépenses publiques, de nombreux Québécois peinent à obtenir un médecin de famille, un rendez-vous spécialisé ou une intervention dans des délais raisonnables. Le vieillissement de la population, la croissance des besoins médicaux et la pénurie de main-d’œuvre accentuent une pression déjà importante sur le réseau.
Face à cette situation, plusieurs gouvernements ont envisagé des mécanismes permettant d’accroître la capacité de prise en charge. En 2022, Québec a notamment annoncé la création de mini-hôpitaux privés conventionnés chargés d’effectuer certaines chirurgies et procédures financées par l’État. L’initiative visait à augmenter l’offre de services sans frais supplémentaires pour les patients. Toutefois, le projet a été suspendu en février 2025 pour des raisons budgétaires avant même de démontrer son potentiel.
Parallèlement, le budget 2025-2026 prévoit de nouveaux investissements de plusieurs milliards de dollars dans le secteur de la santé. Ces sommes témoignent d’une volonté de soutenir le réseau, mais elles s’inscrivent principalement dans la continuité des politiques existantes. Or, injecter davantage d’argent dans une structure déjà sous tension ne garantit pas automatiquement une amélioration de l’accès lorsque les problèmes d’organisation et de capacité demeurent.
Avant même de débattre du privé, il faut reconnaître les causes profondes de la pénurie. La difficulté d’accès aux soins ne s’explique pas par un seul facteur. Pendant longtemps, le Québec a formé trop peu de médecins, tandis qu’une part importante d’entre eux s’est concentrée dans les grands centres urbains. À cela s’ajoutent le poids de la bureaucratie, qui réduit le temps consacré aux patients, et le vieillissement de la population, qui fait croître les besoins plus rapidement que les ressources disponibles. Le problème est donc avant tout structurel et exige des réformes durables plutôt que des solutions ponctuelles.
Le débat sur la place du secteur privé dans la santé québécoise ne date pas d’hier. Le 9 juin 2005, l’Arrêt Chaoulli c. Québec a marqué un tournant lorsque la Cour suprême, par une majorité de 4 juges contre 3, a conclu que l’interdiction de l’assurance privée, dans un contexte de délais d’attente excessifs, portait atteinte au droit à la vie et à la sécurité des patients. Le docteur Jacques Chaoulli et son patient George Zeliotis ont remporté leur bataille devant la plus haute cour du pays. Force est de constater que, plus de 20 ans après cette décision historique, les files d’attente demeurent, rappelant que le problème soulevé en 2005 n’a toujours pas trouvé de véritable solution. Pour les patients, l’essentiel n’est pas de savoir qui soigne, mais d’obtenir les soins nécessaires dans un délai raisonnable.
Pendant que l’État résiste, la réalité prend les devants. Devant l’attente trop longue pour une opération, des milliers de Québécois sortent leur portefeuille et s’en vont au privé pour être soignés à leurs frais. Un remplacement total de la hanche en clinique privée à Montréal coûte aujourd’hui entre 20 000 et 25 000 dollars selon la prothèse, les frais hospitaliers et la durée du séjour, et l’opération s’organise en environ 40 jours, là où l’attente publique dépasse souvent un an. En refusant d’admettre cette réalité, l’État laisse s’installer un système à deux vitesses de facto. Ceux qui peuvent payer accèdent plus rapidement aux soins. Les autres paient autrement : par la souffrance, l’aggravation de leur état de santé ou les années perdues dans l’attente. Canadian Union of Public

L’hôpital central de Québec
Une autre voie existe. Plusieurs pays d’Europe du Nord gardent un financement public universel tout en ouvrant la porte à des fournisseurs variés, publics, privés et associatifs, pour élargir la capacité du système. À Stockholm, l’hôpital Saint-Göran vit sous gestion privée depuis la fin des années 1990 tout en restant pleinement intégré au système public suédois, et le patient y présente sa carte d’assurance maladie, reçoit ses soins et paie exactement le même montant qu’ailleurs. L’honnêteté commande de regarder aussi les limites du modèle, car l’Agence suédoise d’analyse des soins montre que la réforme a creusé les écarts entre régions riches et régions pauvres, les cliniques privées s’étant d’abord installées dans les zones favorisées. L’exemple suédois sert donc de boussole prudente, à adapter plutôt qu’à copier.
L’expérience étrangère livre le meilleur comme le pire selon les règles qui l’encadrent. Au Royaume-Uni, les contrats de financement privé du système public de santé, le NHS, lancés pour environ 12 milliards de livres, coûteront près de 79 milliards de livres en remboursements, une facture qui pèse encore sur les hôpitaux. En Ontario, l’ouverture des cliniques privées a creusé les écarts, puisqu’une étude du Journal de l’Association médicale canadienne montre que les chirurgies de la cataracte en clinique privée ont grimpé de 22 % chez les patients les plus aisés et reculé de 9 % chez les plus modestes. La prudence de l’État repose sur une crainte légitime, celle de voir des acteurs privés transformer le financement public en source de profit, ce qui justifie pleinement une ouverture sous conditions strictes.
L’ouverture au privé conventionné porte des effets pervers qu’il faut nommer franchement. Vient d’abord l’écrémage, cette habitude des cliniques de garder les cas simples et rentables, et de renvoyer les cas lourds vers l’hôpital public, qui récupère alors les patients les plus coûteux pendant que le privé affiche des résultats flatteurs, puis s’ajoute la hausse des coûts, car la facturation à l’acte et la tentation de multiplier les actes facturables gonflent la dépense, comme le documente la Coalition ontarienne de la santé, qui rapporte des patients facturés pour des examens et des suppléments superflus. Ces dérives commandent un encadrement posé avant toute ouverture. ontario health coalition
Une ouverture à des cliniques privées payées par l’État tient à des conditions fermes. Les soins restent gratuits au comptoir, chaque acte couvert par la RAMQ demeurant payé par le régime, peu importe le lieu. Chaque clinique conventionnée accueille tout patient qu’on lui adresse, y compris les cas compliqués, sous peine de perdre son accréditation, ce qui ferme la porte au tri des cas simples et rentables. Le paiement suit la difficulté réelle du cas grâce à un tarif ajusté à la gravité. La transparence devient la règle, avec publication régulière des délais d’attente, des taux de complications et de la satisfaction des patients, clinique par clinique. Santé Québec garde la main avec un vrai pouvoir d’inspection, de sanction et de retrait d’accréditation. Une clause de loyauté protège enfin le réseau public face au recrutement massif de son personnel par le privé.
Sur cette base, plusieurs gestes concrets ouvrent la voie. Le Québec gagne d’abord à abolir ce délai de carence jugé discriminatoire, une couverture de transition à coût symbolique offrant une réponse simple, peu chère et juste. Il gagne ensuite à former plus de médecins de famille en augmentant peu à peu le nombre de places en médecine, à alléger leurs tâches administratives par des formulaires numériques et des assistants médicaux, et à encourager l’installation en région par des primes, des allègements d’impôt et une aide au logement, cette politique de formation et de fidélisation restant le socle de toute autre réforme.

Le Québec peut aussi tester, dans 2 ou 3 régions pilotes, des cliniques privées conventionnées qui prendraient en charge les patients sans médecin de famille avec tous les garde-fous décrits plus haut, un comité indépendant en mesurant les effets après 3 ans. Il peut fixer un délai maximal pour certaines chirurgies courantes, par exemple 6 mois pour une opération de la hanche, au-delà duquel le patient serait dirigé vers une clinique privée conventionnée aux frais du régime, un mécanisme déjà en place aux Pays-Bas et en Allemagne qui responsabilise le système et réduit l’écart entre ceux qui paient le privé dès aujourd’hui et ceux qui patientent. Il peut enfin laisser le financement suivre le patient, une idée qui stimule la concurrence sur la qualité et les délais tout en risquant de rouvrir l’écart entre les patients, ce qui réserve cette réforme à la fin du parcours, accompagnée d’un tarif ajusté à la complexité et d’un soutien financier renforcé aux établissements qui soignent les populations les plus fragiles.
Restent le coût et la politique, trop souvent éludés. Le privé revient plus cher à l’acte, puisqu’une enquête de CBC en 2023 chiffrait des chirurgies 2 à 3 fois plus coûteuses au privé qu’à l’hôpital public, ce qui met la bonne tarification et le redéploiement des ressources au cœur du financement, bien avant l’argent neuf, chaque opération ramenée dans le public coûtant moins que ce qu’un patient paie seul aujourd’hui. Côté politique, les fédérations médicales, les syndicats et une partie de l’opinion forment une résistance réelle, et la voie de passage tient dans la méthode, des projets pilotes mesurés, des résultats publiés, les ordres professionnels associés aux garde-fous, et un débat ramené sur le seul terrain qui rassemble, celui du patient qui attend.
L’État québécois garde son rôle de garant de l’accès universel et gratuit, de payeur unique et de régulateur strict de la qualité, et il confie la production des soins à toute main compétente capable de l’accélérer. La promesse de 1970, celle d’un Québec où chacun reçoit les soins essentiels quels que soient ses moyens, mérite qu’on mobilise tous les outils pour la tenir, à condition de les encadrer avec rigueur, par-delà la vieille querelle entre un monopole public idéalisé et un privé dérégulé. Les solutions existent déjà, former plus de médecins, mieux les répartir, ouvrir la production à des cliniques privées conventionnées tout en gardant la gratuité intacte pour le patient, et mesurer en continu les effets sur les inégalités. Les patients attendent, parfois depuis des années, et c’est à eux que l’État doit des résultats, plutôt qu’à des postures.
Joël Kamala Mwindo
Auteur, essayiste
Photo Crédit à la Une : Journal de Montréal | Photo Crédit 1 & 2 : Medica actu | Photo Crédit 3 : Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS)
