Demandez à un jeune Congolais de Kinshasa, de Goma ou de Lubumbashi ce qu’il attend de l’État. Il répondra la paix, l’électricité et un emploi. Rares sont ceux qui citeront spontanément la Constitution. Pourtant, c’est elle qui détermine en amont la stabilité des institutions et la qualité de la gouvernance. Le respect de la limitation des mandats favorise l’alternance, et l’alternance permet aux institutions de se renforcer au-delà des individus. Les 3 et 5 juin, Kinshasa sera le théâtre de deux manifestations aux objectifs opposés autour de la question constitutionnelle. Pendant ce temps, l’insécurité, le chômage, les coupures d’électricité et la faiblesse des services publics continuent de peser sur le quotidien des Congolais.
Le mercredi 3 juin, l’opposition réunie au sein de la coalition Article 64 appelle à une ville morte contre le projet de révision constitutionnelle. Le vendredi 5 juin, l’Église de Réveil du Congo, sous l’impulsion de l’archevêque Evariste Ejiba Yamapia, marchera en faveur de ce même changement. Aux yeux de nombreux observateurs, cette mobilisation place l’Église de Réveil du Congo dans un rôle de soutien au projet défendu par le pouvoir, même si ses responsables présentent leur démarche comme une initiative indépendante.
Le débat serait parfaitement légitime s’il se limitait aux idées. Pourtant, certains acteurs politiques semblent avoir choisi un autre registre. Boniface Makobo, secrétaire général adjoint de l’Alliance pour le Changement de Jean-Marc Kabund, a déclaré : « Si on vous croise en route, vous serez considérés comme appartenant au camp des lépreux et vous serez corrigés. » Ces propos ont ensuite été repris et relayés par Prince Epenge, figure de l’opposition, leur donnant ainsi une caisse de résonance supplémentaire.
Des telles déclarations peuvent être perçus comme une tentative d’intimidation à l’égard des citoyens qui souhaiteraient circuler librement. Une ville morte qui repose sur la peur plutôt que sur l’adhésion volontaire perd sa légitimité démocratique et donnent l’image d’une opposition remplie d’acteurs irresponsables, dépourvus de la moindre once de valeurs civiques.
Une opposition qui aspire à gouverner devrait défendre les libertés publiques qu’elle réclame pour elle-même.
Cette tendance à placer les ambitions politiques au-dessus des enjeux nationaux n’est pas sans précédent. L’histoire récente du Congo offre un rappel utile. À plusieurs reprises, le pays s’est retrouvé absorbé par des débats centrés sur les hommes, leur maintien au pouvoir ou leur succession, tandis que les défis structurels continuaient de s’accumuler. Lorsque l’attention d’une nation se concentre davantage sur le destin d’un dirigeant que sur celui de ses institutions, le risque est grand de voir les véritables priorités reléguées au second plan. L’histoire montre pourtant que les hommes passent, alors que les problèmes non résolus demeurent.
L’histoire du pays connaît déjà ce piège. Mobutu Sese Seko a dirigé le Zaïre pendant 32 ans. Lorsqu’il quitte le pouvoir en 1997, il laisse derrière lui un État affaibli, des institutions fragiles et une population appauvrie. Son long règne a été rendu possible par une cour de fidèles qui lui répétait chaque jour qu’il était indispensable à la survie de la nation. À force d’entendre qu’il était l’unique recours, le pouvoir a fini par confondre son propre destin avec celui du Congo.
Le Congo paie encore aujourd’hui le prix de cette illusion. L’histoire ne se répète jamais parfaitement, mais elle aime souvent rimer. Hier, certains affirmaient que Mobutu était irremplaçable. Aujourd’hui, d’autres tiennent le même discours au sujet de Félix Tshisekedi. Félix Tshisekedi a l’occasion d’offrir à la jeune démocratie congolaise un précédent exemplaire.
S’il cède à la tentation de modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir ou pour effacer la limitation des mandats, il ne fera pas que trahir ses propres engagements. Il créera une jurisprudence funeste que les futurs présidents s’autoriseront à invoquer à leur tour. Une fois le verrou constitutionnel sauté, qui pourra raisonnablement exiger du successeur qu’il respecte une règle que son prédécesseur aura lui-même violée ?
En respectant scrupuleusement la limitation des mandats prévue par la Constitution du 18 février 2006, il montrera à ses successeurs la voie à suivre. Un président qui termine son mandat et transmet le pouvoir dans la sérénité construit une jurisprudence de l’honneur. Chaque respect de la loi fondamentale renforce les fondations de la nation.
Les démocraties durables se reconnaissent à cette vertu simple : les règles sont les mêmes pour tous, du premier au dernier dirigeant. Le Congo a besoin de cette stabilité. Un président qui accepte de quitter le pouvoir à la date prévue, la tête haute, entre dans l’histoire comme un bâtisseur. Il prouve à toute l’Afrique que l’alternance pacifique est une force, non une faiblesse.
Après lui, d’autres viendront, portant leurs propres visions et leurs propres réformes. La continuité de l’État ne dépendra jamais d’un seul homme. Elle reposera sur des institutions solides et des règles claires, respectées par tous. C’est ainsi que la démocratie congolaise grandira, élection après élection, génération après génération , aucune nation ne devrait dépendre d’un seul homme. Les dirigeants passent, les institutions demeurent, ou devraient demeurer. La véritable force d’un pays réside dans sa capacité à organiser sereinement l’alternance et à poursuivre son développement au-delà des individus.

De gauche à droite : Martin Fayulu (ECiDé), Delly Sesanga (Envol), Moïse Katumbi (Ensemble pour la République) et Matata Ponyo (LGD)
L’expérience africaine offre des enseignements clairs. Au Burkina Faso, la volonté de Blaise Compaoré de prolonger ses vingt-sept années de pouvoir a provoqué sa chute en 2014. En République démocratique du Congo, les tensions liées au maintien de Joseph Kabila au-delà de la fin de son mandat constitutionnel ont plongé le pays dans une profonde crise politique avant l’alternance de 2019. Au Burundi, la candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat en 2015 a déclenché une grave crise politique et sécuritaire. Au Rwanda, un référendum organisé en 2015 a permis à Paul Kagame de modifier la Constitution et de prolonger son horizon politique jusqu’en 2034. En Côte d’Ivoire, la Constitution de 2016 a fourni à Alassane Ouattara la base juridique lui permettant de briguer un troisième mandat en 2020, une décision qui a profondément divisé la société ivoirienne. Ces exemples démontrent qu’une modification des règles du jeu constitutionnel influence directement la stabilité des institutions, la confiance des citoyens et l’avenir d’une nation.
Aristote enseignait que le véritable objectif de la politique est le bien commun. Le Congo mérite donc que l’énergie nationale soit consacrée à résoudre les problèmes qui touchent la population : protéger les citoyens, former la jeunesse, moderniser les infrastructures et bâtir des institutions fortes qui traversent les générations.
Comme l’écrivait Alexander Pope, les querelles sur la forme du pouvoir importent moins que ses résultats. Au final, le meilleur régime est celui qui administre le mieux et améliore concrètement la vie des citoyens.
Le principe est pourtant simple et connu de tous. Un président exerce ses mandats dans le respect de la Constitution, puis transmet le pouvoir à son successeur. Celui-ci poursuit l’œuvre nationale, apporte sa propre vision et, à son tour, passe le relais. C’est ainsi que se construisent les démocraties durables. La Constitution du 18 février 2006 a consacré la limitation des mandats pour une raison fondamentale : garantir l’alternance et empêcher qu’un dirigeant ne finisse par confondre son destin personnel avec celui de la République. « Le pouvoir élève un homme. L’alternance élève une nation. »
Le danger accompagne aussi bien l’exercice du pouvoir que sa conquête. Lorsque les ambitions personnelles occupent le centre de la vie politique, l’intérêt national perd sa place naturelle. Le progrès devient possible lorsque le bien commun guide l’action publique et que l’avenir du Congo l’emporte sur les ambitions individuelles.
Corneille Nangaa se présente aujourd’hui comme l’incarnation du changement. Pourtant, son propre parcours soulève des interrogations. Le 10 janvier 2019, alors président de la CENI, c’est lui qui proclamait Félix Tshisekedi vainqueur de l’élection présidentielle. Aujourd’hui, à la tête d’un mouvement rebelle, il affirme au contraire que ce dernier n’avait jamais remporté ce scrutin. Le 30 janvier 2025 à Goma, deux jours après la prise de la ville par l’AFC/M23, il assumait lui-même sa part de responsabilité dans l’ascension politique de l’actuel président en déclarant, selon La Libre Afrique : « Si j’ai créé le monstre, je pense qu’il m’appartient de le défaire. »
Les réalités du terrain racontent cependant une autre histoire. Son mouvement évolue aux côtés d’une rébellion accusée de graves exactions contre les populations civiles et soutenue, selon plusieurs enquêtes internationales, par le Rwanda. Dans les territoires passés sous son contrôle, l’insécurité demeure une réalité quotidienne et l’économie de guerre continue de façonner la vie des habitants. Comme dans la plupart des conflits, les premières victimes restent les populations civiles congolaises.
Je peine à voir dans cette trajectoire l’image d’une rupture véritable avec le passé. Lorsqu’un acteur politique reconnaît lui-même avoir participé à l’ascension du système qu’il dénonce aujourd’hui, la question de la cohérence se pose inévitablement. La crédibilité du changement repose autant sur le projet proposé que sur le parcours de ceux qui prétendent l’incarner.
La promesse de la table rase séduit parfois les peuples fatigués. Pourtant, l’histoire du continent montre qu’une conquête du pouvoir par les armes ouvre souvent un nouveau cycle d’instabilité, là où les populations aspirent avant tout à une paix durable.
Depuis 2019, les faiblesses structurelles des FARDC continuent de peser sur l’efficacité de l’armée. Les politiques de brassage et de mixage ont laissé des héritages difficiles à surmonter, et chaque revers militaire rappelle le coût de ces compromis. Une armée forte se construit sur la discipline, le mérite et une loyauté totale envers la nation. Dans La République, Platon comparait la cité à un navire dont le gouvernail devait être confié à celui qui maîtrisait l’art de la navigation et conduisait l’équipage vers sa destination. Une guerre se gagne avec des armes, mais aussi avec une armée unie, disciplinée, professionnelle et pleinement loyale à la nation.

Le Palais du Peuple à Kinshasa, principal siège des institutions parlementaires de la République démocratique du Congo.
Notre histoire a déjà connu cette scène. En 1997, une rébellion soutenue depuis l’Est a renversé Mobutu. Les Congolais espéraient alors un nouveau départ. Ils ont obtenu des années de guerre.
Aujourd’hui encore, la lassitude pousse certains à croire que n’importe quel changement serait préférable à la situation actuelle. C’est une erreur dangereuse.
Le peuple congolais mérite mieux que ce choix entre un homme qui s’accroche au pouvoir et un homme qui prétend l’obtenir par la guerre. La révolution populaire est-elle la solution ou seulement une illusion récurrente de notre histoire ?
Les foules ont souvent fait tomber des pouvoirs que l’on croyait éternels. Elles ont rarement suffi à bâtir les institutions qui permettent à une nation de prospérer.
La véritable révolution dont le Congo a besoin porte un autre nom : la compétence. Le jour où le Congo placera enfin la compétence au-dessus du fanatisme politique, du tribalisme et du clientélisme, nos enfants hériteront d’un pays debout et d’institutions capables de servir la nation avant les intérêts particuliers.
Le développement d’un pays dépend en grande partie de la qualité de celles et ceux qui dirigent ses institutions. Lorsque la compétence devient le principal critère d’accès aux responsabilités publiques, les décisions gagnent en efficacité et les institutions en crédibilité. Le Congo dispose déjà d’outils comme l’École nationale d’administration. Le jour où le mérite et les concours remplaceront l’allégeance politique comme principaux critères de promotion, la méritocratie cessera d’être un slogan pour devenir une réalité.
La même logique s’applique à la lutte contre la corruption. Une justice forte, une Cour des comptes crédible et des organes de contrôle réellement indépendants constituent les fondations d’un État moderne.
À cela s’ajoutent le respect strict de la limitation des mandats constitutionnels et une armée promue au mérite sous un commandement unifié. Le Congo possède toutes les ressources humaines, naturelles et géopolitiques nécessaires pour devenir un pays émergent en une génération.
Concrètement, pour les prochaines 48 heures, le gouvernement doit garantir la sécurité de tous les citoyens, qu’ils choisissent de rester chez eux, de manifester ou de vaquer à leurs occupations. L’opposition, réunie au sein de la coalition Article 64, a le droit d’appeler à la mobilisation, mais pas de menacer physiquement ceux qui ne s’y conforment pas. Les propos de Boniface Makobo « Si on vous croise en route, vous serez corrigés » sont inacceptables et devraient être publiquement désavoués par ses alliés. Que l’on soit pour ou contre la révision constitutionnelle, une règle doit s’imposer à tous : aucune violence, aucune intimidation, aucune ville morte imposée par la peur.
De son côté, l’Église de Réveil du Congo, sous l’impulsion de l’archevêque Evariste Ejiba Yamapia, a tout intérêt à faire de sa marche du 5 juin un rassemblement pacifique et exemplaire. Une mobilisation maîtrisée et transparente renforce sa crédibilité et évite toute récupération politique. Quant aux forces de l’ordre, leur mission noble consiste à protéger les vies et les biens, à garantir la libre circulation des citoyens et à préserver l’expression démocratique dans le calme et la discipline.
Au-delà de ces deux journées, le débat constitutionnel mérite de retrouver sa juste place : un échange important qui ne doit jamais éclipser l’urgence humanitaire, sécuritaire et sociale. Le véritable progrès du Congo repose sur des actions concrètes : apporter la paix aux familles, l’électricité aux quartiers et l’emploi à la jeunesse. Les discussions institutionnelles ont leur valeur, mais elles ne remplacent jamais les résultats tangibles. La politique gagne en légitimité quand elle améliore d’abord le quotidien des citoyens.
Ce jour-là, le Congo cessera de vivre au-dessous de son potentiel et avancera enfin à la hauteur de son histoire, de ses ressources et de son peuple.
JOËL KAMALA MWINDO
Auteur et essayiste
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