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Canada : le déclin des médias locaux | Tribune

by Joel Kamala
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Dans certaines régions du Canada, les nouvelles nationales et internationales circulent encore abondamment, alors que l’actualité locale reçoit de moins en moins d’attention. Les habitants suivent ce qui se passe à Ottawa, à Washington ou ailleurs dans le monde, mais peinent parfois à savoir ce qui se décide dans leur propre ville. Les conseils municipaux adoptent des mesures, des entreprises ferment, des projets immobiliers transforment les quartiers et des problèmes environnementaux apparaissent sans faire l’objet d’un suivi journalistique régulier. Faute de journalistes et de moyens suffisants, plusieurs événements qui influencent directement la vie quotidienne de la population restent peu expliqués, voire complètement ignorés.

Ce recul touche de nombreuses régions du pays, mais son ampleur demeure difficile à mesurer. Ottawa cherche maintenant à établir un portrait plus précis de la situation en créant un répertoire national des médias locaux. Celui-ci doit notamment permettre de repérer les collectivités où la population ne bénéficie plus d’une couverture journalistique suffisante.

Révélé grâce à un document obtenu en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, le projet a été confié par Patrimoine canadien à une équipe d’experts indépendants. Une première phase expérimentale a déjà été réalisée. La suivante doit cartographier les médias de l’Ontario et du Québec, tandis qu’un élargissement au reste du pays est envisagé d’ici 2028. Le gouvernement cherche toutefois encore des partenaires financiers pour mener l’ensemble du projet à terme.

À première vue, l’exercice peut sembler purement technique. Pourtant, il touche directement au fonctionnement de la démocratie. Que devient une ville lorsque plus personne ne suit régulièrement les décisions de ses dirigeants, les activités de ses institutions et les transformations qui influencent la vie de ses habitants ?

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La disparition de l’information locale commence souvent bien avant la fermeture officielle d’un journal et progresse à mesure que la couverture des communautés se réduit. Un journaliste quitte son poste sans être remplacé. La couverture culturelle diminue. Les réunions municipales ne sont plus suivies chaque semaine. Les nouvelles économiques se raréfient et les enquêtes exigeant plusieurs semaines de travail disparaissent.

Le média peut continuer d’exister. Son site demeure accessible et quelques articles sont encore publiés. La population conserve alors l’impression que sa région reste couverte, même si une grande partie de son actualité n’est plus suivie avec la même régularité ni la même profondeur.

Selon les données du Local News Research Project, 613 médias locaux ont fermé dans 391 collectivités canadiennes entre 2008 et juin 2026. Durant la même période, 428 nouveaux médias ont été lancés, mais 158 d’entre eux ont ensuite disparu. Ces mouvements témoignent d’un paysage qui tente de se renouveler sans parvenir à compenser entièrement les pertes accumulées.

Chaque fermeture réduit la capacité d’une population à comprendre ce qui se passe autour d’elle et à conserver une trace de sa propre histoire. Les nouvelles nationales ne peuvent pas remplacer ce travail de proximité. Un média local suit les décisions municipales, explique les projets qui touchent un quartier, interroge les responsables publics et présente les personnes qui font vivre la communauté. Il raconte également des événements qui ne feront jamais la manchette à l’échelle du pays, mais qui comptent profondément pour les habitants concernés.

Lorsque cette présence s’affaiblit, la vie locale continue, mais elle devient plus difficile à comprendre. Des décisions sont prises sans être expliquées. Des conflits éclatent sans que leur origine soit clairement présentée. Des transformations économiques ou sociales passent inaperçues jusqu’au moment où leurs conséquences deviennent trop importantes pour être ignorées.

Le manque d’information locale ne signifie donc pas nécessairement qu’aucune nouvelle ne circule. Il peut aussi se dissimuler derrière une abondance de publications parmi lesquelles les renseignements réellement utiles deviennent difficiles à trouver.

L’expression « désert médiatique » évoque souvent une région entièrement privée de journaux, de radios et de sites d’information. April Lindgren, professeure émérite à l’École de journalisme de l’Université métropolitaine de Toronto et participante au projet, propose une définition plus large. Les collectivités totalement privées de nouvelles locales seraient probablement peu nombreuses. Le problème le plus fréquent concerne plutôt les régions où des médias existent encore sans disposer des ressources nécessaires pour couvrir les sujets essentiels.

Entre une collectivité bien informée et une région complètement privée de nouvelles se trouve une situation intermédiaire beaucoup plus répandue. Des journalistes sont toujours présents, mais doivent couvrir de vastes territoires avec peu de moyens. L’urgence les oblige à se concentrer sur les événements les plus visibles et les communications qui leur sont directement transmises.

La politique municipale attire l’attention pendant une controverse, puis disparaît des nouvelles durant plusieurs mois. Une catastrophe environnementale fait soudainement la manchette, alors que les décisions qui l’ont précédée n’ont jamais été suivies. La fermeture d’une usine est annoncée, mais les difficultés économiques qui la préparaient sont passées inaperçues. L’information arrive encore, mais trop souvent après les faits, par fragments et sans explication suffisante.

La présence d’un journal, d’une station de radio ou d’un site Internet ne garantit pas qu’une population soit convenablement informée. Il faut également examiner les sujets couverts, la fréquence des publications, les ressources disponibles et la connaissance que possède le média du territoire qu’il affirme desservir.

Il reste toutefois plus difficile d’évaluer les besoins d’information qui ne sont plus couverts que de recenser les journaux fermés ou les stations encore actives. Il est beaucoup plus difficile de recenser les réunions municipales auxquelles aucun journaliste n’a assisté, les décisions publiques qui n’ont jamais été expliquées et les questions que personne n’a eu le temps de poser.

Un ordinateur portable affiche la plateforme Open By Default de l’Investigative Journalism Foundation (IJF), un outil consacré à l’accès et à l’analyse de documents publics au Canada. La scène illustre la transformation numérique du journalisme et l’utilisation de nouveaux outils pour faciliter la recherche et l’accès à l’information.

Pour accomplir ce travail à grande échelle, l’Investigative Journalism Foundation utilise un programme capable d’analyser des données provenant notamment de Statistique Canada et de Google. L’intelligence artificielle aide à repérer les sites susceptibles d’appartenir à des médias locaux et à les associer aux collectivités qu’ils desservent.

Les résultats sont ensuite soumis à des vérificateurs humains, dont des bibliothécaires locaux. Ceux-ci peuvent confirmer l’existence des médias recensés, corriger les erreurs de classement et reconnaître certaines sources que le système informatique aurait mal interprétées.

L’intelligence artificielle montre ici à la fois son utilité et ses limites, puisque l’automatisation permet d’examiner rapidement une quantité considérable de données. Elle ne peut cependant pas déterminer seule si un média répond aux besoins des habitants, vérifie correctement ses informations ou possède les moyens de suivre durablement les sujets importants.

L’intelligence artificielle peut repérer les traces d’un média. Le jugement humain reste indispensable pour savoir si elles correspondent à une véritable présence journalistique.

La crise touche également la diffusion des nouvelles, puisque pendant plusieurs années, les réseaux sociaux ont permis aux citoyens de découvrir des articles sans avoir à les rechercher directement. Une nouvelle locale pouvait leur parvenir parce qu’un voisin, une connaissance ou un organisme l’avait partagée. Le blocage des contenus d’actualité sur les plateformes de Meta au Canada a limité cette voie d’accès.

Les moteurs de recherche et les outils d’intelligence artificielle fournissent également davantage de réponses résumées sans toujours diriger les utilisateurs vers les sites ayant produit l’information originale. Le public accède alors à une partie du contenu sans visiter le média qui a assumé le coût de la recherche, de la vérification et de la rédaction.

Le journalisme local affronte ainsi un double problème. Le manque de ressources réduit le nombre de nouvelles produites, puis les articles qui paraissent encore atteignent plus difficilement le public.

La fragilisation des structures traditionnelles ne signifie toutefois pas que toute capacité d’informer a disparu. Des médias numériques indépendants, souvent créés avec des moyens limités, rejoignent des publics que les grands réseaux atteignent difficilement. Leur présence se révèle particulièrement utile dans les régions éloignées, auprès des communautés culturelles, au sein des diasporas et dans les milieux où l’information circule davantage par téléphone et sur les plateformes numériques que par la presse écrite.

Ces médias ne disposent pas toujours d’une rédaction importante ni de correspondants permanents dans chaque localité. Cette faiblesse ne devrait pas conduire à les écarter. Elle devrait plutôt inciter les pouvoirs publics à renforcer leur capacité journalistique.

Des programmes de financement accessibles, des formations en vérification de l’information, des partenariats avec des journalistes locaux et un meilleur accès aux données publiques pourraient transformer leur portée numérique en capacité durable d’informer. Une plateforme qui connaît déjà son public et possède sa confiance dispose d’un avantage considérable. Elle comprend ses préoccupations, sa réalité culturelle et les canaux par lesquels l’information peut réellement l’atteindre.

L’aide gouvernementale ne devrait donc pas être réservée aux rédactions déjà bien établies. Elle devrait également accompagner les plateformes indépendantes qui démontrent un engagement réel envers l’information, la diversité des voix et le service des communautés.

Dans certaines collectivités difficiles d’accès, un média numérique peut devenir le premier lien entre un événement local et le reste du pays. Un témoignage transmis par téléphone, une collaboration avec un correspondant communautaire ou une publication relayée par la diaspora peut rendre visible une réalité que l’absence de journalistes permanents aurait condamnée au silence. Encore faut-il donner à ces médias les ressources nécessaires pour vérifier les témoignages, interroger plusieurs sources, approfondir les sujets et suivre les événements dans la durée.

Un média disposant de peu de moyens ne doit pas être confondu avec un média dépourvu d’utilité. Lorsqu’une plateforme possède déjà la confiance d’une communauté et la capacité de la rejoindre, le rôle de l’État devrait être de renforcer son travail plutôt que d’ignorer son potentiel. Cette reconnaissance doit naturellement s’accompagner d’exigences. Le financement public devrait privilégier la production d’informations originales, la vérification des faits, la transparence des méthodes et une connaissance réelle des populations couvertes plutôt que la simple multiplication des contenus.

Soutenir les médias numériques indépendants ne signifie donc pas abaisser les normes journalistiques. Un tel soutien permettrait au contraire de donner à des acteurs déjà proches de certaines communautés les moyens d’appliquer ces normes avec davantage de constance.

Répondre aux déserts médiatiques exige d’adapter les politiques publiques aux nouvelles formes de production et de diffusion de l’information plutôt que de chercher uniquement à restaurer les anciens modèles. La presse écrite, la radio, la télévision, les médias communautaires et les plateformes numériques peuvent jouer des rôles complémentaires. L’objectif demeure le même, permettre à chaque population d’accéder à des informations fiables sur les réalités qui influencent directement son existence.

Cette nécessité devient encore plus évidente lorsqu’on considère le rôle démocratique du journalisme local. La présence régulière d’un journaliste influence le comportement des institutions. Un conseil municipal qui sait que ses décisions seront rapportées ne travaille pas exactement de la même manière qu’un conseil dont les réunions se déroulent sans observateur extérieur. La possibilité de devoir répondre à une question ou expliquer une décision encourage une plus grande vigilance.


L’utilité d’un journaliste local tient aussi à sa présence régulière, qui soumet les décisions des responsables au regard du public et permet de les examiner, de les comparer et de les expliquer.

Lorsqu’elle disparaît, les citoyens dépendent davantage des communications produites par les institutions elles-mêmes. Les municipalités, les entreprises et les organisations deviennent les principales sources d’information sur leurs propres activités. Elles ne mentent pas nécessairement, mais elles choisissent les éléments qu’elles présentent, la manière de les expliquer et le moment de les rendre publics.

Une communauté privée de journalisme indépendant devient moins informée et davantage dépendante des personnes et des institutions dont elle devrait pouvoir examiner les décisions.

La disparition des médias locaux menace également la mémoire des communautés. Les grands événements trouvent généralement leur place dans les archives nationales. En revanche, les transformations d’un quartier, l’histoire d’une école, les difficultés d’un commerce familial, les activités d’une association ou les débats entourant un projet municipal sont surtout conservés grâce au travail des médias de proximité.

Sans ces articles, ces reportages et ces témoignages, une partie de la vie canadienne se déroule sans laisser de trace claire et accessible. Des événements importants pour une communauté risquent de disparaître avec les personnes qui les ont vécus.

Le répertoire préparé pour Ottawa pourra montrer où se trouvent les médias, signaler les fermetures et repérer les collectivités où la couverture paraît insuffisante. Il offrira aux chercheurs, aux gouvernements et au public un portrait national qui n’existe pas encore sous cette forme.

Une carte nationale pourra recenser l’existence d’un média, le nombre de publications et le territoire couvert, sans mesurer la confiance des habitants, la profondeur du travail journalistique ni l’attention réellement accordée aux institutions locales. Les limites du projet n’en diminuent pas l’utilité. Une carte peut localiser la crise sans en mesurer toute la gravité. Le répertoire ne rouvrira pas les journaux disparus et ne remplacera pas les journalistes qui ont perdu leur poste, mais il permettra de documenter un recul qui progresse souvent loin de l’attention nationale, collectivité après collectivité et emploi après emploi.

Cette cartographie devrait ensuite conduire à une politique de soutien suffisamment large pour reconnaître la diversité du paysage médiatique actuel. Si Ottawa se contente de repérer les déserts sans renforcer les acteurs capables d’y faire circuler l’information, le pays possédera une carte précise du problème, mais peu de moyens pour le résoudre.

« Un pays qui ignore où l’information se meurt finit par ne plus savoir où elle vit. »

Le désert médiatique apparaît dès que les institutions ne sont plus suivies, que les décisions restent sans explication et que les communautés perdent progressivement les moyens de raconter leur propre réalité, bien avant la disparition du dernier journal d’une ville. La carte annoncée permettra d’identifier les régions où l’information locale s’est affaiblie, mais elle ne suffira pas à reconstruire l’écosystème médiatique. Le Canada devra transformer ce diagnostic en soutien concret aux journalistes encore présents, aux médias locaux fragilisés ainsi qu’aux plateformes numériques et communautaires qui continuent d’informer des populations parfois mal desservies par les grands réseaux. Leur proximité avec le terrain, leur capacité à rejoindre des publics précis et leur connaissance des réalités locales peuvent contribuer directement à réduire les zones où l’information devient rare.

Avant de chercher uniquement à reproduire les structures médiatiques d’hier, le pays doit renforcer les voix capables d’informer les communautés d’aujourd’hui.

JOËL KAMALA MWINDO
Auteur et essayiste

Crédit photo à la une : TVA Nouvelles | photo 1 : l’Investigative Journalism Foundation (IJF)

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