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La RDC tient sa sécurité alimentaire dans son sous-sol ( Tribune )

by Joel Kamala
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Le fleuve Congo coule entre les deux capitales les plus proches du monde, Brazzaville et Kinshasa, et dans son courant se reflètent deux visions du développement. Sur la rive droite, la République du Congo a choisi de transformer une partie de ses richesses au lieu de les vendre brutes. Elle liquéfie son gaz au large de Pointe-Noire et prépare le terrain pour fabriquer un jour ses propres engrais. Sur la rive gauche, la République démocratique du Congo possède un potentiel encore plus vaste, car son sous-sol, ses eaux, ses terres et son énergie naturelle comptent parmi les plus riches de la planète.

Une nation qui transforme ses ressources multiplie leur valeur, développe ses compétences, élargit sa base industrielle et prépare sa prospérité future. L’histoire économique récompense les ateliers, les laboratoires, les usines et les ports qui ajoutent de la valeur à ce que la nature a placé entre les mains des hommes. Une tonne de matière brute exportée ne crée qu’une richesse limitée ; la même tonne transformée localement génère des emplois, du savoir-faire, des recettes fiscales et tout un écosystème d’industries complémentaires. Les ressources naturelles ne sont qu’un point de départ. La transformation leur donne une direction, une puissance économique et un destin.

La République démocratique du Congo possède cette possibilité à une échelle exceptionnelle. Son sous-sol, ses terres, ses cours d’eau, son énergie potentielle et sa position géographique au cœur du continent lui offrent les fondations d’une puissance industrielle africaine capable d’influencer plusieurs générations. Encore faut-il organiser cette abondance autour d’une doctrine claire.

Un engrais, c’est la nourriture des plantes. Comme un enfant a besoin de nutriments pour grandir, apprendre et développer son corps, une plante a besoin d’éléments nutritifs pour produire ses feuilles, ses racines, ses fleurs et ses fruits. Les trois principaux aliments des plantes sont l’azote, le phosphore et le potassium. L’azote stimule la croissance des feuilles et des tiges, donnant à la plante sa vigueur et sa couleur verte. Le phosphore favorise le développement des racines, des fleurs et des fruits, permettant à la plante de mieux s’ancrer dans le sol et de produire davantage. Le potassium renforce l’ensemble de la plante, améliore sa résistance et contribue à la qualité des récoltes. Chaque sac d’engrais vendu sur les marchés de Kikwit, de Kananga ou de Bunia apporte ces éléments essentiels aux cultures. Derrière un simple sac se trouvent donc les nutriments qui permettent aux champs de produire davantage, aux récoltes d’être plus abondantes et aux agriculteurs d’améliorer leurs rendements.

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Les trois principaux aliments des plantes proviennent directement des richesses du sous-sol. L’azote est produit à partir du gaz naturel, le même gaz que l’on retrouve notamment à Moanda. Grâce à la transformation industrielle, ce gaz devient un composant essentiel des engrais qui stimulent la croissance des cultures. Le phosphore provient de roches riches en phosphates extraites puis transformées pour être utilisées en agriculture. Le potassium est issu de la potasse, un minerai salin enfoui dans certaines couches géologiques et exploité comme d’autres ressources minières.

L’engrais permet d’augmenter considérablement la production agricole sur une même surface cultivée. Une terre bien nourrie produit davantage de maïs, de manioc, de riz ou de légumes, offrant des récoltes plus abondantes et plus régulières. Cette amélioration transforme directement la vie des agriculteurs : les familles disposent d’une alimentation plus sûre, peuvent vendre une partie de leur production et générer des revenus supplémentaires. Chaque récolte plus importante renforce l’économie locale, soutient les marchés et améliore les conditions de vie rurales. Nourrir le sol, c’est nourrir le peuple. Le pays qui produit lui-même ses engrais maîtrise l’un des fondements de sa sécurité alimentaire, réduit sa dépendance aux importations et donne à son agriculture les moyens de répondre aux besoins de sa population.

Ces perspectives peuvent déjà prendre forme dans plusieurs régions du territoire national, depuis la côte atlantique de Moanda jusqu’aux profondeurs du lac Kivu. Le gaz naturel, les ressources minérales et les besoins d’un vaste marché agricole constituent les éléments d’une même chaîne de valeur. Entre les ressources disponibles, les terres cultivables et les millions de consommateurs à approvisionner, la République démocratique du Congo dispose des atouts nécessaires pour développer une industrie des engrais capable de soutenir durablement son agriculture et son développement économique.

Moanda

Sur la côte du Kongo Central, le gaz naturel représente davantage qu’une ressource énergétique. Il constitue la matière première d’une industrie capable d’alimenter l’agriculture, la pétrochimie et l’industrialisation nationale. Depuis des années, une partie de ce gaz part en fumée dans les torchères qui éclairent la côte atlantique, alors que chaque mètre cube brûlé contient précisément la molécule dont naissent l’ammoniac, puis l’urée, puis les récoltes de demain. Adosser au port en eaux profondes de Banana un grand pôle de transformation capable de capter cette richesse et de la convertir en ammoniac, en urée et en produits à forte valeur ajoutée changerait l’équation économique de toute la région.

L’enjeu dépasse largement la production d’engrais. Il s’agit d’établir une chaîne industrielle complète où chaque molécule transformée génère des emplois qualifiés, stimule la recherche, développe les infrastructures portuaires et ferroviaires et renforce la souveraineté économique. Une matière première transformée localement produit davantage de richesse qu’une matière première simplement exportée, et elle produit surtout une richesse qui reste : des techniciens formés, des laboratoires, des sous-traitants, tout un tissu que l’exportation brute laisse à d’autres.

Le paradoxe est connu. Le paysan du Kwilu, du Kasaï ou du Tanganyika achète souvent son engrais à un prix alourdi par des milliers de kilomètres de transport maritime, des assurances, des ruptures de change et des marges d’intermédiaires, alors que les matières premières nécessaires à sa fabrication existent sur le territoire national. Chaque étape de transformation réalisée au Congo rapproche la richesse du citoyen, de l’agriculteur et de l’entrepreneur.

La question des ressources conduit également à réfléchir à la géographie qui les porte. Dans la région des Grands Lacs, l’histoire des frontières, des territoires et des ressources naturelles demeure intimement liée aux enjeux économiques actuels. Le lac Kivu occupe à cet égard une place particulière, où se rencontrent richesse énergétique, héritage historique et intérêt stratégique.

Cette réflexion conduit également à une observation historique. Le fleuve Congo déroule l’essentiel de sa course en territoire congolais avant de rejoindre l’océan. D’une certaine manière, il constitue la colonne vertébrale géographique du pays. Quant au lac Kivu, il est aujourd’hui partagé entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Plusieurs historiens congolais, dont le professeur Isidore Ndaywel è Nziem, ont rappelé que certaines modifications frontalières intervenues durant la période coloniale ont conduit à l’intégration de territoires autrefois rattachés à l’espace administré depuis le Congo dans le Rwanda colonial, la démarcation de la frontière occidentale du Rwanda ayant fait l’objet d’un litige entre l’État indépendant du Congo et l’Afrique orientale allemande dès le début du XXe siècle. Ces décisions furent prises par les autorités coloniales sans consultation des populations congolaises concernées. Cette réalité historique mérite d’être connue, étudiée et comprise avec sérénité, car elle rappelle que la géographie, l’histoire et l’économie entretiennent souvent des liens plus étroits qu’il n’y paraît.


Une petite île verdoyante émerge paisiblement au milieu des eaux du lac Kivu sous un ciel nuageux.

Le Nord-Kivu

Les profondeurs du lac Kivu renferment une ressource stratégique exceptionnelle : près de 55 milliards de mètres cubes de méthane dissous et environ 300 milliards de mètres cubes de dioxyde de carbone dissous, selon les estimations de plusieurs études scientifiques consacrées au lac Kivu, notamment celles de l’United Nations Environment Programme (UNEP), du Lake Kivu Monitoring Programme et de chercheurs spécialisés dans la limnologie du lac. Cette richesse énergétique représente une source d’électricité, une matière première industrielle et un puissant levier de développement pour toute la région des Grands Lacs. La rive voisine exploite déjà cette ressource pour produire son électricité. Élever cette richesse au rang de priorité nationale en ferait un instrument de développement durable, de prospérité régionale et de création de valeur.

Le méthane du Kivu représente davantage qu’une réserve énergétique. Il représente une opportunité de renforcer l’autonomie industrielle de l’Est du pays, d’éclairer Goma et Bukavu, de soutenir la production locale et d’alimenter les futures infrastructures nécessaires à l’industrialisation, des centrales électriques aux unités de transformation agroalimentaire. Sa valorisation comporte même une vertu supplémentaire : extraire ce gaz, c’est aussi réduire le risque naturel que sa concentration fait peser sur les populations riveraines. Chaque ressource transformée augmente la capacité d’une nation à construire son avenir selon ses propres priorités.

L’histoire montre que les ressources créent leur plus grande valeur lorsqu’elles deviennent des outils de transformation. Chaque projet énergétique réussi améliore la capacité d’un pays à produire, à innover et à bâtir. Chaque infrastructure nouvelle élargit le champ des possibles pour les générations futures.

Le marché

Une industrie prospère lorsqu’elle rencontre une demande durable. Or cette demande existe déjà. L’agriculture africaine a besoin d’engrais et le continent dépense chaque année des milliards de dollars pour en importer, dont des centaines de millions pour la seule Afrique centrale. Les producteurs agricoles recherchent des intrants accessibles. Les États souhaitent renforcer leur sécurité alimentaire. Les marchés régionaux aspirent à davantage d’intégration économique.

Le Congo possède les éléments nécessaires pour organiser la rencontre entre les ressources de son sous-sol et les besoins du continent : servir d’abord son immense marché intérieur de plus de 100 millions d’habitants, puis contribuer à l’approvisionnement de l’Afrique centrale, où sa position géographique lui donne un avantage naturel sur tout fournisseur lointain.

Les perspectives économiques donnent le vertige. Un hectare de terre congolaise reçoit aujourd’hui moins de 10 kg d’engrais par an dans plusieurs régions, autrement dit un simple seau pour nourrir l’équivalent d’un terrain de football, là où les pays qui ont réussi leur révolution agricole en épandent dix à quinze fois plus. Ce chiffre raconte à la fois un retard et une promesse, car un sol qui reçoit si peu et produit déjà tant révèle ce qu’il donnerait s’il était enfin nourri à sa mesure.

Pendant ce temps, l’Afrique dépense chaque année plusieurs milliards de dollars pour acheter ailleurs les engrais de ses champs, et chaque dollar parti chercher de l’urée à l’autre bout du monde est un dollar qui aurait pu tourner dans une économie africaine, payer un salaire africain, financer une route africaine. L’Afrique centrale forme à elle seule un marché qui grandit au rythme de sa population et de ses besoins alimentaires, et une industrie implantée à Moanda se trouverait aux premières loges pour servir d’abord les champs congolais, puis ceux des pays voisins, avec l’avantage imbattable de la proximité sur tout fournisseur venu de l’autre hémisphère.

L’échelle d’un tel projet parle d’elle-même. Une seule usine moderne d’urée produit plusieurs centaines de milliers de tonnes par an, de quoi remplir des millions de sacs de 50 kg destinés aux marchés de tout le pays. Une telle capacité ferait reculer les importations, stabiliserait les prix pour les agriculteurs et ouvrirait au trésor public une source de recettes nouvelle, celle d’un produit fabriqué par des mains congolaises à partir d’une richesse congolaise.

L’État peut jouer un rôle moteur en facilitant l’émergence d’un écosystème industriel cohérent, en soutenant les infrastructures stratégiques, en garantissant un cadre stable aux investisseurs de long terme et en favorisant l’accès des producteurs agricoles aux fertilisants fabriqués localement, notamment à travers un fonds agricole capable de structurer la demande nationale. Une telle orientation renforcerait simultanément l’agriculture, l’industrie, le commerce et l’emploi.

Au fond, la question des engrais dépasse celle des engrais eux-mêmes. Elle renvoie au choix fondamental qui accompagne chaque nation riche en ressources, celui de la valorisation. Et ce choix peut prendre dès maintenant une forme précise.

La proposition tient en une phrase. Que la République démocratique du Congo lance un grand pôle gaz-engrais à Moanda, adossé au port en eaux profondes de Banana, avec pour première pierre une usine d’urée d’une capacité de 500 000 à 1 million de tonnes par an, construite en partenariat entre l’État, les investisseurs privés et les institutions financières africaines, et soutenue par un fonds agricole national qui garantirait l’achat de la production pour les paysans congolais. Le gaz qui brûle aujourd’hui pour rien deviendrait alors la première matière d’une industrie nationale.

Les chiffres donnent la mesure de ce qui attend le pays au bout de cet effort. Une telle usine générerait entre 400 et 700 millions de dollars de revenus chaque année selon les cours mondiaux, soit plus de 10 milliards de dollars sur sa durée de vie, pour un investissement initial comparable à celui que la rive d’en face mobilise déjà pour sa potasse. Et si le Congo captait seulement 10 % du marché africain des engrais, qui dépasse 7 milliards de dollars d’importations par an, il s’ouvrirait environ 700 millions de dollars de recettes annuelles supplémentaires, auxquels s’ajouteraient les centaines de millions économisées sur ses propres achats à l’étranger et, surtout, des récoltes multipliées qui vaudraient des milliards dans les champs et sur les marchés du pays. D’après ( African Development Bank Group ) et ( banque mondial banque )

Dans 10 ans, ce choix peut avoir transformé le visage du Congo. Des milliers d’emplois qualifiés à Moanda, des sacs d’engrais fabriqués par des mains congolaises présents sur les marchés de Kikwit, de Kananga et de Bunia, des camions, des trains et des barges transportant la richesse créée sur le territoire national au lieu de matières premières expédiées vers d’autres continents, et un trésor public qui capte enfin une part bien plus importante de la valeur produite.

Le fleuve poursuivra sa course vers l’océan, portant avec lui la preuve qu’un Congo qui transforme est un Congo qui prospère. Le destin du Congo dort sous ses pieds. Il attend simplement qu’on le fasse remonter jusqu’aux racines pour nourrir l’arbre des générations futures.

Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste

Crédit Photo à la une : Sunvi media | Crédit photo 1 : JKM Médias

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