La nouvelle épidémie d’Ebola déclarée en RDC est due à une souche rare, Bundibugyo, sans vaccin ni traitement homologué à ce jour, ce qui mobilise les laboratoires américains, russes et britanniques autour d’une riposte scientifique inédite.
Le ministre congolais de la Santé Roger Kamba a confirmé le 26 mai 2026 que Kinshasa a sollicité des États-Unis un médicament capable d’agir sur les 3 souches Ebola, pendant que Moscou annonçait le même jour, par la voix du ministre Mikhaïl Mourachko, un vaccin susceptible de protéger contre la souche en cours.
L’Organisation mondiale de la santé a déclaré l’urgence sanitaire de portée internationale le 17 mai 2026, son plus haut niveau d’alerte mondial. Selon le ministère congolais de la Santé relayé par le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, l’épidémie comptait au 26 mai 2026 un total de 121 cas confirmés dont 17 décès et 1 077 cas suspects dont 238 décès dans les provinces d’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
Le virus Ebola a été identifié il y a 50 ans dans le village de Yambuku, dans le nord de la République démocratique du Congo, près de la rivière Ebola qui lui a donné son nom. Le virus a provoqué sa première flambée avec 280 morts sur 318 cas, soit un taux de létalité de 88 %. Le professeur Jean-Jacques Muyembe Tamfum, codécouvreur du virus, dirige toujours l’Institut national de recherche biomédicale à Kinshasa. Depuis cette découverte, la RDC a connu 17 épidémies, devenant l’épicentre historique mondial d’Ebola.

Le virus circule à l’état naturel dans certaines populations de chauves-souris frugivores qui peuplent les zones forestières d’Afrique centrale, et qui le portent sans en ressentir le moindre symptôme. La maladie franchit la barrière entre les espèces lorsqu’un grand primate ou une antilope sauvage se contamine au contact de ces chauves-souris, puis meurt à son tour. L’exposition humaine se produit alors dans plusieurs contextes, lors d’une activité de chasse traditionnelle en zone rurale, lors de la consommation d’une viande sauvage achetée sur un marché local sans contrôle vétérinaire, ou lors d’une simple manipulation d’un animal contaminé trouvé près d’un village. La RDC compte aujourd’hui plus de 100 millions d’habitants répartis entre des grandes métropoles comme Kinshasa, Lubumbashi ou Goma, des zones minières industrielles, des régions agricoles modernisées et des territoires ruraux où la chasse traditionnelle demeure une source d’alimentation, et c’est dans cette dernière catégorie que se produisent la majorité des contaminations initiales.
Chez l’humain, Ebola se manifeste à travers 4 principales variantes, Zaïre, Soudan, Bundibugyo et Taï Forest. La souche Zaïre, dominante en RDC, reste la plus mortelle avec une létalité pouvant atteindre 90 %. La maladie commence par une fièvre élevée que les habitants prennent souvent pour le paludisme, accompagnée d’une fatigue extrême et de douleurs articulaires qui clouent au lit. Les vomissements et les diarrhées arrivent ensuite, provoquant une déshydratation foudroyante en l’espace de 48 heures. Dans les cas les plus graves, le corps se met à saigner par les gencives, par les yeux, par les muqueuses internes, et la mort survient entre le 6e et le 16e jour, par effondrement du système circulatoire, chez 60 à 90 % des personnes infectées par la souche Zaïre, et chez environ 40 % des personnes infectées par la variante actuelle.

L’humain peut attraper le virus de plusieurs manières ; Par contact direct avec une personne malade, son sang, sa salive, sa sueur, ses vomissures, ses urines ou son lait maternel, ce qui place les soignants et les proches en première ligne. Par les rites funéraires traditionnels, lorsque la famille lave le corps du défunt à mains nues avant l’enterrement, geste qui transforme chaque obsèques en foyer potentiel d’épidémie. Par les objets souillés, draps, vêtements, ustensiles, sur lesquels le virus survit plusieurs heures. Par voie sexuelle aussi, puisque le virus persiste dans le sperme d’un homme guéri pendant 12 mois après sa guérison clinique.
Aujourd’hui, les deux vaccins existants contre Ebola, Ervebo et Zabdeno-Mvabea, protègent uniquement contre la souche Zaïre et n’ont pas démontré d’efficacité contre la variante actuelle. Les États-Unis développent un traitement à base d’anticorps capable d’agir sur plusieurs souches à la fois, tandis que la Russie travaille sur un vaccin élaboré par l’Institut Gamaleïa. Son directeur scientifique, Alexandre Gintsbourg, estime que ce vaccin pourrait offrir une protection partielle contre cette forme rare du virus, même si aucun échantillon de la souche actuelle n’a encore été testé.
De son côté, Africa CDC a annoncé plusieurs pistes prometteuses, un vaccin à ARN messager similaire à ceux utilisés contre la COVID-19, un vaccin développé par l’Université d’Oxford, ainsi qu’un vaccin expérimental spécifiquement conçu contre Bundibugyo.
Cette 17e flambée soulève une question fondamentale, à savoir comment un virus identifié depuis 50 ans peut-il encore provoquer des épidémies sans qu’un vaccin universel soit disponible à temps. Au Québec, où vit une importante diaspora congolaise, l’épidémie est suivie avec inquiétude, car les familles touchées en Ituri ou au Nord-Kivu ont souvent des proches à Montréal. Ebola rappelle ainsi qu’une crise sanitaire née dans les zones rurales du Congo peut rapidement devenir une question mondiale.
Pour la première fois depuis la découverte d’Ebola, la réponse scientifique mondiale se concentre sur une souche autre que Zaïre. L’épidémie actuelle transforme la rareté de cette variante en moteur de recherche accélérée. Depuis un demi-siècle, les flambées africaines alimentent les avancées de la médecine mondiale.
La coopération scientifique qui se dessine entre Washington, Moscou, Université d’Oxford, Institut Gamaleïa, un important centre russe de virologie connu pour le vaccin Spoutnik V contre la COVID-19, et Africa CDC, l’agence de santé publique de l’Union africaine chargée de coordonner la lutte contre les épidémies sur le continent, replace le bassin du fleuve Congo au centre des enjeux géopolitiques de santé publique. Après cette épidémie causée par une souche rare d’Ebola, la recherche mondiale va-t-elle réellement changer sa manière de préparer les futures crises sanitaires, ou reviendra-t-elle au désintérêt habituel une fois le danger immédiat passé ?

TOKYO, JAPON – 30 AOÛT : Le 3e lauréat du Prix Hideyo Noguchi Afrique, Jean-Jacques Muyembe-Tamfum (à gauche), est applaudi par le Premier ministre japonais Shinzo Abe (R) lors de la cérémonie de remise des prix le 30 août 2019 à Tokyo, Japon
Une partie de l’opinion congolaise et africaine exprime une inquiétude légitime face à cette mobilisation soudaine de plusieurs puissances autour d’un même virus, et craint que les patients congolais soient utilisés comme cobayes pour valider des produits dont les bénéfices reviendraient ensuite ailleurs. Cette vigilance trouve sa source dans des faits documentés.
En novembre 1954, à Gribi près de Yokadouma, dans l’est du Cameroun sous administration coloniale française, une campagne d’injection de Lomidine, médicament censé prévenir la maladie du sommeil, a contaminé plus de 300 personnes par gangrène gazeuse et causé la mort de 32 villageois en quelques heures, scandale que l’historien Guillaume Lachenal a documenté dans son livre Le médicament qui devait sauver l’Afrique, un scandale pharmaceutique aux colonies, publié à La Découverte en 2014, et qu’il qualifie de l’une des catastrophes médicales les plus violentes de l’histoire africaine.
En 1996, à Kano au Nigeria, pendant une épidémie de méningite, le laboratoire Pfizer a administré son médicament expérimental Trovan à 100 enfants sans consentement écrit des parents, faisant 11 morts et laissant des dizaines d’autres paralysés, aveugles, sourds ou atteints de lésions cérébrales, ce qui a conduit le laboratoire à signer un accord de 75 millions de dollars avec les autorités nigérianes pour solder les charges criminelles et civiles.
La réponse à cette inquiétude tient en un principe ferme, à savoir que tout vaccin et tout traitement proposé à un Congolais doit d’abord passer par les laboratoires congolais, recevoir l’aval des virologues nationaux sous la direction scientifique du professeur Jean-Jacques Muyembe Tamfum et de l’Institut national de recherche biomédicale, et être discuté publiquement avec les autorités sanitaires du pays avant toute administration sur un patient. La souveraineté scientifique congolaise reste la première barrière de protection des malades, et elle doit être exigée à chaque étape de la riposte.
Cet élan international présente aussi des bénéfices réels pour la RDC, à condition que la souveraineté scientifique soit respectée. L’arrivée simultanée de plusieurs candidats vaccins et traitements ciblant cette variante accélère la disponibilité de molécules qui manquaient cruellement aux équipes médicales congolaises, et le transfert de technologie attendu de Washington, Moscou et Oxford renforce les capacités de l’Institut national de recherche biomédicale dirigé par le professeur Muyembe Tamfum.
La coopération avec l’Africa CDC permet à la RDC de se positionner comme acteur central de la virologie continentale, et la pression mondiale autour de l’épidémie ouvre des financements durables pour les laboratoires, les hôpitaux de référence et la formation des virologues congolais. Cette dynamique ouvre la voie à un progrès scientifique pour le pays, mais aucune substance ne devrait être administrée sans le contrôle préalable de Kinshasa.
L’épidémie d’Ebola révèle aussi un enjeu économique majeur derrière l’urgence sanitaire. Les vaccins et traitements contre Ebola représentent aujourd’hui un marché mondial de plusieurs centaines de millions de dollars. Avec l’apparition de cette espèce virale, encore peu couverte par les vaccins existants, plusieurs puissances scientifiques cherchent désormais à développer les premiers traitements efficaces afin d’occuper ce nouveau marché.
Lorsqu’un vaccin ou un médicament est validé par l’Organisation mondiale de la santé, il peut ensuite être acheté massivement par les gouvernements, les organisations humanitaires et les agences internationales déployées dans les zones d’épidémie. Derrière la course scientifique se joue donc aussi une compétition économique.

Dans ce contexte, la RDC possède une importance stratégique unique, car c’est sur son territoire que circule le virus. Les échantillons biologiques, les données médicales et les recherches réalisées dans les centres congolais deviennent essentiels pour le développement des futurs traitements. Le Congo doit dépasser son rôle de simple terrain d’étude et bénéficier directement des retombées, et je défends une exigence claire, à savoir la formation des chercheurs, le transfert de technologie, la construction de laboratoires modernes et, à long terme, la production locale de vaccins.
Quelques principes essentiels devraient encadrer toute intervention scientifique en RDC. Les accords internationaux devraient obligatoirement prévoir un transfert de technologie vers l’Institut national de recherche biomédicale, afin que la RDC puisse un jour développer et produire ses propres traitements sur son propre territoire.
Toute molécule expérimentale devrait obtenir l’aval écrit des virologues congolais et passer par un débat public devant les autorités sanitaires, pour fermer définitivement la porte aux dérives de Yokadouma et de Kano. Une partie des financements internationaux devrait servir à former des chercheurs congolais capables de développer eux-mêmes des vaccins, des traitements et des technologies médicales, tout en permettant la construction de laboratoires modernes capables d’analyser et de produire localement des solutions contre Ebola.
La RDC gagnerait aussi à augmenter fortement son propre budget consacré à la recherche médicale, car un pays où le virus circule depuis 50 ans a intérêt à comprendre, surveiller et maîtriser lui-même cette maladie au lieu de dépendre uniquement des laboratoires étrangers. Plus Kinshasa finance sa propre science, plus le Congo peut imposer ses conditions dans les négociations internationales, protéger ses intérêts et éviter d’être réduit à un simple terrain d’essais.
La souveraineté sanitaire commence donc par des investissements nationaux dans les chercheurs, les universités, les hôpitaux et les laboratoires avant même les discussions diplomatiques. Le Congo a donné son nom au virus Ebola et des milliers de Congolais ont alimenté les recherches scientifiques à travers les différentes épidémies. Le moment est venu que le pays bénéficie aussi des découvertes, des brevets, des technologies et du pouvoir scientifique produits autour de ce virus.
JOËL KAMALA MWINDO
Auteur et essayiste
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