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Canada : Alberta et Québec face au référendum ( Tribune )

by Joel Kamala
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Joël Kamala défend l’unité canadienne face aux deux référendums simultanés qui menacent la fédération, à l’est comme à l’ouest

Deux référendums provinciaux, une question nationale, le Canada face à son destin. Le 19 octobre 2026, l’Alberta demandera à ses électeurs s’ils veulent enclencher le processus légal menant à un référendum contraignant sur la séparation, une première dans l’histoire de cette province entrée dans la Confédération en 1905. Au même moment, Paul St-Pierre Plamondon mène le Parti québécois dans les sondages depuis plus de deux ans, et promet, advenant sa victoire aux générales d’octobre 2026, un troisième référendum sur la souveraineté du Québec avant la fin de la décennie. Le pays se retrouve donc, pour la première fois de son histoire, confronté à deux tensions territoriales majeures en même temps : une à l’est avec le Québec, et une autre à l’ouest avec l’Alberta. Le Québec, lui, a déjà consulté sa population à deux reprises sur la question de la souveraineté. Lors du référendum du 30 octobre 1995, le camp du Non l’avait emporté de justesse avec 50,58 % des voix contre 49,42 % pour le Oui. La participation avait atteint un niveau exceptionnel, rarement observé dans les grandes démocraties, au point que Radio-Canada avait parlé d’un taux de mobilisation « presque nord-coréen » pour illustrer l’ampleur de la participation populaire.

L’écart, à 54 288 voix près, demeure la blessure ouverte du fédéralisme canadien. Et c’est sur cette blessure mal cicatrisée qu’arrive maintenant la question albertaine, dans un Canada gouverné à Ottawa par Mark Carney et au Québec, depuis le 15 avril 2026, par Christine Fréchette, deuxième femme à occuper la fonction de première ministre, succédant à François Legault après sa démission du 14 janvier.

Le Canada doit rester un et indivisible, parce qu’une maison construite à plusieurs mains tient debout par l’équilibre de ses murs porteurs. Le Québec porte la mémoire française du continent, l’Alberta concentre le pétrole et le gaz qui alimentent une part de la péréquation dont profitent les Maritimes, l’Ontario fabrique, la Colombie-Britannique ouvre sur le Pacifique, les Prairies nourrissent. Retirez une pièce, et l’ensemble change de nature. Le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent l’a compris avant nous, lorsqu’il a déclaré le 22 janvier 2026, depuis Davos, que l’Alberta serait un partenaire naturel pour les États-Unis, formule diplomatique qui en dit long sur ce qui attend une province sortie du giron fédéral. Une indépendance albertaine deviendrait, dans les faits, une absorption économique par Washington. Et un Québec souverain affronterait seul les négociations sur la monnaie, la dette partagée, les traités autochtones, les frontières maritimes du Saint-Laurent, dans un contexte où l’administration Trump impose déjà ses tarifs et redessine les rapports de force continentaux. La puissance d’un État se mesure à sa masse, à sa cohérence territoriale, à sa capacité de parler d’une seule voix face aux empires voisins. C’est précisément cela que deux référendums simultanés viendraient fragmenter.

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Les défenseurs du Oui, à Québec comme à Edmonton, répondront que la fidélité d’un peuple à son histoire prime sur les calculs comptables, et l’argument se respecte parce qu’il touche à la dignité, au droit d’un peuple de décider de lui-même, à cette mémoire française que le déclin démographique menace réellement, à cette colère albertaine enracinée dans dix ans de politiques fédérales perçues comme hostiles à son industrie. L’argument se respecte. Il oublie pourtant que la véritable distinction d’une nation se prouve dans sa capacité à peser. Le Québec pèse aujourd’hui parce qu’il négocie depuis l’intérieur du G7. L’Alberta pèse parce que son pétrole circule sous pavillon canadien. Chacune des deux, séparée, redevient une petite juridiction de quatre à neuf millions d’habitants en lisière d’une superpuissance de 340 millions. Le sondage Pallas Data publié dans L’actualité en septembre 2025 indiquait que 64 % des Québécois s’opposent à la tenue d’un référendum dès le premier mandat péquiste, et que seulement 35 % voteraient Oui le cas échéant. Le sondage Léger de mars 2026 confirmait la tendance, avec 29 % d’appui à la souveraineté. Le peuple québécois, dans sa sagesse silencieuse, a déjà tranché deux fois. Le forcer à trancher une troisième relève d’une obstination de chef de parti, plutôt que d’une demande sociale réelle. Gagner divise, perdre humilie, et entre les deux la province se vide de son énergie pendant des années.

Le vivre-ensemble canadien tient à un fil que les militants des deux extrêmes traitent comme une corde épaisse, alors qu’il s’agit en réalité d’une fibre patiemment tissée depuis 1867, entre francophones et anglophones, entre peuples autochtones et descendants d’immigrants, entre Maritimes appauvries et Ouest pétrolier, entre Montréal multiculturelle et Calgary conservatrice. Les chefs du Traité 8, par la voix du Grand Chef Trevor Mercredi, ont déjà annoncé qu’ils écriront au premier ministre pour exiger un examen de la question albertaine au regard des traités signés avec la Couronne, longtemps avant que l’Alberta devienne une province en 1905. Cela rappelle une vérité que les nationalistes mettent souvent de côté. Avant le Québec et avant l’Alberta, il y a les Premières Nations, dont le consentement reste un préalable historique à toute redéfinition territoriale. Diviser le Canada en 2026 reviendrait à ouvrir simultanément trois plaies, la plaie constitutionnelle entre provinces, la plaie économique avec les États-Unis, et la plaie autochtone qui exigerait des décennies de négociations. Le Canada vaut mieux qu’un divorce. Il vaut la patience d’une réforme du fédéralisme, la reconnaissance pleine du Québec comme nation distincte au sein de la Constitution, le respect du poids énergétique de l’Alberta dans les choix climatiques, la justice promise aux Premières Nations depuis trop longtemps. Tout cela se négocie debout, dans une même maison. Une fois la maison brisée, chacun cherche en vain la pièce qu’il habitait.

Un pays se garde entier. Une maison divisée tombe sur ceux qui l’habitent.

Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
Analyste indépendant, fondateur de JKM Éditions

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