Le 10 mai 2026, sous les voûtes du quartier général de l’Église Pentecôtiste des Secouristes à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi et son épouse assistaient à un culte d’action de grâce célébré par l’archevêque Ejiba Yamapia. Le prêche contenait ces mots du chef de l’Église de Réveil du Congo. « L’année passée était les bruits de guerre et consorts. Mais maintenant, nous avons des accords avec les États-Unis : c’est le moment du développement. Or, avec la Constitution actuelle, ça va poser énormément de problèmes. » Trois semaines plus tôt, ce même archevêque réunissait au Fleuve Congo Hôtel une douzaine de pasteurs influents, Godé Mpoy, Léopold Mutombo Kalombo, Pascal Mukuna, Marcelo Tunasi, pour appeler à une refonte complète de la Constitution de 2006.
Certains invoquent ouvertement les modèles chinois et russe pour des mandats présidentiels prolongés. À l’Assemblée nationale, la proposition de loi du député Paul-Gaspard Ngondankoy organisant un référendum constitutionnel franchissait l’étape de la recevabilité. Le dispositif, où l’Eglise évangélique sanctifie une réforme institutionnelle réclamée par le pouvoir, possède une généalogie congolaise précise, vieille de 105 ans. Mbanza Nsanda, samedi 10 septembre 1921. Simon Kimbangu, ancien catéchiste baptiste devenu prédicateur autonome, prononce ces paroles que les anciens ont gardées par écrit. « J’ai été envoyé pour libérer les peuples du Kongo et la race noire du monde.
Le Congo sera libre et l’Afrique aussi. » Deux jours plus tard, le prophète est arrêté. Le 3 octobre, le conseil de guerre belge le condamne à mort en cinq jours de procès expéditif, sans avocat. La réalité documentée se trouve dans les correspondances adressées au roi Albert Ier par les pasteurs Jennings, Hilliard, Frederikson, Vikterlof, ainsi que par les Révérends Pères catholiques Van Cleemput et Jodogne, qui demandaient personnellement le maintien de la peine de mort contre Kimbangu. Un prophète congolais qui prêche en kikongo, qui guérit les malades , qui rassemble des foules en dehors de la tutelle missionnaire, représentait une menace économique et théologique simultanée pour les Églises établies. Le pouvoir colonial offrait la répression militaire, les missionnaires fournissaient la légitimation spirituelle, et l’alliance se scellait.
Le 22 novembre 1921, le roi commue la peine de mort en perpétuité accompagnée de 120 coups de fouet. Le prophète est transféré à 1 000 kilomètres de chez lui, à la prison de Kasombo à Élisabethville, dans une cellule de 1,20 mètre où il passera 30 ans, jusqu’à sa mort le 12 octobre 1951. Entre 1921 et 1959, l’administration coloniale déporte 37 000 familles soupçonnées de kimbanguisme. L’alliance entre l’Eglise et le pouvoir colonial avait visé l’anéantissement du prophète. Elle a produit la première Église noire admise au Conseil œcuménique des Églises en 1969, et l’un des piliers spirituels de l’indépendance congolaise du 30 juin 1960.
Retour à 2026. L’archevêque Ejiba Yamapia justifie publiquement la nécessité d’une nouvelle Constitution par un argument simple. Les accords signés le 4 décembre 2025 à Washington par le président Tshisekedi ouvrent une ère de développement que la loi fondamentale actuelle entraverait. Une Constitution congolaise serait inadaptée parce qu’elle compliquerait l’exécution d’un accord conclu avec une puissance étrangère pour l’extraction du cobalt national. En février 2026, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka avait assisté à la cérémonie d’investiture du même archevêque, et le gouvernement avait qualifié l’événement de symbole des « liens forts et étroits » entre l’État et l’Église de Réveil du Congo.
La symétrie entre 1921 et aujourd’hui dissimule une asymétrie morale décisive. Kimbangu se battait pour le peuple congolais et a mis sa vie en péril pour le servir. Six mois de ministère, 30 ans de cellule, 37 000 familles déportées avec lui, et ce prix payé en échange de quoi ? D’une parole rendue aux Congolais dans leur langue, d’une dignité restaurée, d’une promesse d’indépendance tenue 39 ans plus tard. Les leaders ecclésiastiques alignés en 2026 derrière le forum du Fleuve Congo Hôtel mobilisent leur autorité spirituelle pour un objectif d’une autre nature. Soutenir une révision institutionnelle perçue par une partie de l’opinion comme favorable au maintien du pouvoir actuel. La cause défendue par Kimbangu engageait des millions de Congolais. La cause défendue aujourd’hui engage la trajectoire personnelle de Félix Tshisekedi. Entre le berger qui meurt pour le troupeau et le berger qui négocie le troupeau pour rester berger, l’évangile a déjà tranché.
Disons-le clairement. Modifier une Constitution ne constitue jamais un problème en soi. Toute loi fondamentale demeure améliorable, et plusieurs démocraties matures révisent leur texte fondateur. Le problème en 2026 ne porte pas sur la réforme. Il porte sur l’intention du pouvoir en place. Félix Tshisekedi a hérité du pouvoir en 2019 sur le dos de la même critique qu’il refuse aujourd’hui d’entendre. Il avait condamné publiquement Joseph Kabila pour avoir cherché à se maintenir au-delà de ses mandats constitutionnels. Sept ans plus tard, le même homme parvenu au sommet emprunte exactement le chemin qu’il avait dénoncé. Le slogan « le peuple d’abord » qui avait porté son ascension cède la place au principe inverse. Le pouvoir d’abord, le peuple ensuite, si possible. Cette inversion mérite d’être nommée parce qu’elle déshabille la promesse démocratique sur laquelle l’UDPS s’est construit depuis Étienne Tshisekedi.
Le Congo a choisi, en 2006, le chemin du respect du nombre de mandats présidentiels et de l’alternance pacifique. Ce choix n’appartient ni à un président, ni à un parti, ni à un comité de pasteurs réunis dans un hôtel de Kinshasa. Il appartient à la nation entière, à la jeunesse surtout, parce que c’est elle qui héritera des conséquences politiques des arrangements pris aujourd’hui. Une frange militante profondément attachée à la figure de Félix Tshisekedi qui chantent sous les arbres au passage des cortèges présidentiels expriment une loyauté affective à un homme et à un parti. Cette loyauté demeure leur droit. Elle cesse de devenir acceptable lorsqu’elle prétend confisquer la trajectoire démocratique du pays au nom d’une affection partisane. Pour beaucoup de ces militants, le ventre vide importe peu, l’absence de soins de santé importe peu, l’absence de système social importe peu, tant que Félix Tshisekedi demeure président. Cette indifférence aux conditions réelles du peuple congolais, mise au service du maintien d’un seul homme, ne peut pas dicter l’avenir de 100 millions de Congolais. Notre jeune démocratie mérite mieux que d’être prise en otage par les passions partisanes d’une fraction militante.
Simon Kimbangu est mort le 12 octobre 1951 dans sa cellule. 75 ans plus tard, c’est l’État congolais qui se déplace à Nkamba chaque 6 avril pour honorer la mémoire de l’homme que les pasteurs de 1921 avaient demandé qu’on tue. Un mot direct à la jeunesse congolaise. Vous héritez d’un pays riche qu’on présente comme pauvre, d’une démocratie jeune qu’on prétend mature pour mieux la confisquer, d’une parole spirituelle qu’on transforme en instrument politique. Personne ne viendra défendre votre démocratie à votre place. Ni Washington qui négocie le cobalt. Ni les pasteurs qui bénissent la révision. Ni les militants de Limete qui chantent au passage du cortège.
Le Congo dispose de tout ce qu’il faut pour bâtir une démocratie respectée. Il manque encore que ceux qui parlent au nom de Dieu cessent de parler pour le compte d’un homme. Et que ceux qui chantent à Limete acceptent que la République est plus grande qu’un parti, fût-il le leur. Le Congo de 2040 ressemblera exactement à ce que vous accepterez en 2026. Si vous laissez la Constitution réécrite pour un homme, vous la verrez réécrite pour son successeur, et celui d’après, indéfiniment. Si vous exigez l’alternance, vous obtiendrez un pays où le pouvoir circule, où les institutions tiennent, où la voix d’un citoyen vaut autant que celle d’un archevêque ou d’un président. Kimbangu avait 31 ans en avril 1921 lorsqu’il s’est levé. La jeunesse congolaise d’aujourd’hui a l’âge de se lever à son tour.
Joël Kamala Mwindo, auteur, essayiste et fondateur de JKM Éditions Montréal.
Crédit photo À La Une : RDC Présidence
