Thélyson Orélien a été accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour écrire son livre C’était ça ou mourir. On réduit un auteur à un score Pangram, alors que cet outil reste lui aussi de l’IA. Une IA qui détecte une autre IA, quelle ironie. C’est ce qui me choque. Les gens s’offusquent, d’autres trouvent cela malaisant, d’autres crient au racisme. Dans tout ce brouhaha, je veux essayer de dire ce qu’il en est réellement.
Il y a aussi le plagiat, qui est quelque chose à condamner. La Presse rapporte également des accusations concernant certains de ses anciens textes. Mais ce ne sera pas l’objet de mon article. Ce qui m’intéresse ici, c’est le fameux roman C’était ça ou mourir et l’utilisation de l’IA.
Le 21 septembre 2026, un compte anonyme sur X, « Balance ton Claude », affirme que C’était ça ou mourir a été écrit presque entièrement par une machine, après avoir passé des extraits dans Pangram, un détecteur américain fondé en 2023 et installé à Brooklyn. Le roman venait de remporter le Prix du roman Fnac 2026. Il s’est vendu à plus de 35 000 exemplaires et figure sur les listes du Goncourt, du Femina, du Médicis et du Renaudot.
Pangram, un détecteur « très fiable » mais faillible. Pangram est une startup de Brooklyn fondée en 2023, comptant environ 24 salariés. Elle a levé 13 millions de dollars, dont 9 millions cet été auprès de Menlo Ventures.
Deux études indépendantes, publiées en 2025 et 2026, le placent devant GPTZero, Turnitin et Copyleaks. Pour autant, l’outil est loin d’être infaillible. France Inter a soumis des extraits du roman à Pangram : le résultat était de 95 à 100 % d’IA. Mais l’AFP a testé les mêmes passages avec sept autres détecteurs : un a conclu à 100 % d’IA, deux à l’inverse, et les quatre derniers ont hésité selon les extraits.
Fait troublant : lorsque France Inter a soumis au même Pangram deux textes plus anciens de Thélyson Orélien, un livre publié en 2015 et un article de 2014, avant l’arrivée des IA génératives, le logiciel a répondu « 100 % écrit par un humain » de manière constante.
L’auteur dément, l’éditeur dénonce une « campagne de haine ». « Je n’ai rien à me reprocher, c’est tout », a réagi Thélyson Orélien au micro de France Inter, en marge d’une séance de dédicaces à la Maison de la Poésie, à Paris. « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », a-t-il ajouté auprès de Libération, précisant être « en train de constituer un dossier » avec ses éditeurs pour prouver qu’il a écrit l’ouvrage de sa main.
Son éditeur français, Grasset, dénonce « une campagne de haine » et parle de « rumeurs », de « fake news » et de « théorie du complot ». La maison d’édition canadienne Boréal, à l’origine de la publication au printemps, a indiqué avoir « pris connaissance de ces allégations » et ne pas les « prendre à la légère ».
Le monde littéraire reste partagé. Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt, a appelé à la prudence. « Ne jetons pas l’opprobre immédiatement sur un auteur dont le livre caracole en ce moment ». Il a ajouté avoir « beaucoup apprécié » le roman et n’avoir « à aucun moment » soupçonné qu’il ait pu être écrit par l’IA.
Brigitte Giraud, présidente du prix Femina, a jugé le livre « remarquable » et refusé de se prononcer « tant que la preuve n’est pas rigoureusement établie ».
Sur place, les lecteurs restent eux aussi partagés. « Savoir si l’IA est intervenue là-dedans à 90 %, à 100 %, je trouve que c’est difficile de condamner comme ça tout de suite », témoigne Laure, une lectrice venue rencontrer l’auteur. Une libraire rencontrée dans la file affirme qu’elle continuera de vendre le roman « tant que l’utilisation de l’IA par son auteur n’est pas avérée ».
Ce qui me dérange le plus, c’est qu’on réduit l’auteur à sa capacité à être détecté par l’IA ou pas. Même si l’outil est fiable, la qualité d’un auteur ne se résume pas à un test, mais à ses idées et à sa pensée. Dans les commentaires, on commence même à douter de sa qualité d’auteur.
Cette histoire de « vrai auteur » est ridicule. On ne peut pas qualifier quelqu’un d’auteur tout en prétendant qu’il ne serait pas un vrai auteur. Être auteur ne dépend d’ailleurs pas du nombre de livres publiés. Son roman a été lu, choisi, travaillé par des éditeurs, publié par de grandes maisons et récompensé par un jury. On ne peut pas reprocher à un auteur d’utiliser un outil.
Les auteurs ont toujours utilisé des outils pour écrire leurs textes. Le dictionnaire, les correcteurs, les moteurs de recherche et consultaient aussi d’autres livres comme sources pour s’en inspirer et écrire. L’IA est à mes yeux un outil parmi d’autres, même si elle change profondément les possibilités offertes à celui qui écrit.
Pangram analyse le texte final sans tenir compte de la manière dont l’auteur l’a écrit. Même si le résultat affiche 100 % IA, ce chiffre ne permet pas de reconstituer le parcours d’écriture, encore moins de préciser avec exactitude si l’auteur écrivait lui-même ou avec une IA. C’est de ce score qu’on passe presque immédiatement à l’affirmation que la machine a écrit le livre.
C’est tout ce qui entoure le livre qui se retrouve soudainement contesté, comme par un tour d’abracadabra. Le prix, les éditeurs, les lecteurs, le jury, tout cela à cause du résultat d’un détecteur. C’est ça que je n’arrive pas à comprendre dans cette affaire. En plus de tout ça, on reproche à Thélyson Orélien de ne pas être assez éloquent à l’oral. Pour moi, ce n’est pas sérieux.
Patrick Modiano, par exemple, n’était pas particulièrement à l’aise à l’oral. Ça ne l’a jamais empêché d’être écrivain.
Écrire et parler, ce n’est pas la même chose. Écrire nécessite de la réflexion. On cherche parfois le bon mot, on efface, on recommence, on revient sur une phrase plusieurs heures plus tard. À l’oral, il faut répondre tout de suite.
On ne peut donc pas juger la qualité d’un auteur uniquement à sa façon de parler. Si être auteur voulait dire parler parfaitement devant une caméra ou être capable de produire immédiatement un texte impeccable, les maisons d’édition n’auraient même pas de raison d’exister.
Pour le monde de l’édition, la vraie question n’est plus de savoir si un auteur utilise l’IA ou pas. Il faut surtout savoir quelle place il lui donne. Est-ce que l’IA l’aide à écrire, ou est-ce qu’elle finit par penser et écrire à sa place ?
Pour moi, la limite est franchie lorsque l’auteur n’arrive plus à penser, à réfléchir ou à écrire ce qu’il a dans la tête et qu’il laisse l’IA tout faire à sa place. Là, oui, l’outil commence à remplacer l’auteur. Mais tant que les pensées, les idées et la plume restent les siennes, utiliser un outil ne suffit pas à lui enlever sa qualité d’auteur.
Sinon, il faudrait revenir au manuscrit écrit à la main et l’envoyer par la poste pour prouver qu’on est vraiment auteur, ou accepter qu’un jour ce soit une intelligence artificielle qui décide elle-même qui mérite ce nom.
Joël Kamala Mwindo
Auteur et essayiste
Crédit photo à la Une : Témoin Haïti
